Homlie du frre Manuel Rivero lÕoccasion de ses 25 ans de
sacerdoce.
Nice, glise Saint Dominique et saint Franois de Paule, le
samedi 2 juillet 2005 19h.
Frre Manuel Rivero O.P. a t ordonn prtre
Toulouse, le 28 juin 1980.
Ē Pre, je proclame ta louange : ce qui est
rest cach aux sages et aux savants, tu lÕas rvl aux tout-petits Č (Mt
11,25). En ce jour de fte, je rends grce Dieu pour lÕEvangile qui mÕa t
enseign ainsi que pour les 25 ans de sacerdoce apostolique quÕIl a bien voulu
me confier.
Ma gratitude va aussi ma famille et aux ducateurs, sĻurs franciscaines missionnaires de Marie et frres des Ecoles chrtiennes, qui ont fait grandir ma foi et mÕont accompagn dans la difficile recherche de Dieu au long de mon adolescence. Merci mes frres dominicains de Toulouse, de Montpellier et de Strasbourg avec qui jÕai pu me prparer faire profession religieuse et recevoir lÕordination presbytrale. Merci aux lacs avec qui je partage la foi en Jsus Ressuscit et pour qui je suis prtre.
Mon pre matre des novices, le frre Jean Ren
Boucher, aimait citer le Matre de lÕOrdre, fray Aniceto Fernandez qui
sÕtait exclam : Ē Le couvent de Toulouse est le meilleur couvent de lÕOrdre
Č. CÕest Toulouse que jÕai redcouvert la foi chrtienne comme une fte. A la
Facult de philosophie de Montpellier jÕai eu la chance de suivre les cours de
Michel Henry qui aprs avoir tudi Marx sÕtait intress profondment au
christianisme. Avec nos frres protestants jÕai tudi le grec biblique. JÕai
fait la catchse aux enfants dans un quartier priphrique de Montpellier, La
Paillade. Au Palais de lÕUniversit de Strasbourg jÕai apprci les cours
bibliques du professeur Jacob, protestant, et du Pre Schmit, exgte
catholique.
JÕai conscience de bnficier de la misricorde
de Jsus-Christ et dÕtre aim gratuitement par Dieu qui mÕa fait connatre
lÕEvangile de son Fils : Ē Oui, Pre, tu lÕas voulu ainsi dans ta bont Č (Mt
11,26). Ē QuÕas-tu que tu nÕaies pas reu ? Alors pourquoi tÕen glorifier ? Č
(I Cor 4, 7). Je ne clbre pas ma vertu mais la grce et la fidlit de Dieu
mon gard. AujourdÕhui il est bon de clbrer lÕEucharistie dont lÕtymologie
signifie prcisment Ē remercier Č. Dans la messe nous faisons aussi mmoire de
ce que Dieu a fait pour les hommes. CÕest pourquoi je relis dans la prire et
la lumire du mystre du Christ les grandes tapes de ces 25 ans. Ds mon
ordination, jÕai t charg de lÕaumnerie du Palais de justice de Toulouse.
Tout en faisant une matrise de philosophie sur les droits de lÕhomme la
Facult de Toulouse le Mirail jÕai accompagn les juristes toulousains, avocats
et magistrats. Ils mÕont montr leurs difficults professionnelles et
lÕenracinement ncessaire pour former une clientle et se faire un nom. Par
ailleurs, jÕanimais un groupe dÕtudiants en sciences lÕaumnerie de
Rangueil.
CÕest en 1983 que je reus ma premire
assignation apostolique lÕEcole Lacordaire de Marseille. JÕai vcu cette
arrive comme une sorte dÕappel du Macdonien dcrit dans les Actes des Aptres
: Ē Pendant la nuit, Paul eut une vision : un Macdonien tait l, debout, qui
lui adressait cette prire : Ē Passe en Macdoine, viens notre secours Č (Ac
16,9). Marseille avait mauvaise rputation : ville paenne et peu porte sur la
rflexion la diffrence dÕAix-en-Provence.
Ce fut aussi le passage de la culture de
lÕAtlantique la culture mditerranenne. Le Ē oui Č relve souvent de la
politesse pour ne pas faire de la peine quand il sÕagit dÕassister des
runions. A lÕimage des barques du Vieux Port les affaires tanguent mais elles
restent en quilibre ! En revanche, je nÕai jamais vu un Marseillais refuser un
service. Le Marseillais aime se montrer utile envers les ncessiteux.
Marseille, la cit rebelle, susceptible et hostile lÕargument dÕautorit, a
du cĻur.
Monseigneur Roger Etchegaray, cardinal de la
cit phocenne, me demanda de tenter quelque chose lÕUniversit de Saint
Charles rpute pour ses origines communistes. Il nÕy avait pas dÕaumnerie ni
de local. Le dsert ! Il fallait tout reprendre zro ou presque auprs des
tudiants et des professeurs. Ce fut le dbut une grande et heureuse aventure
avec la jeunesse tudiante saint Charles, Saint Jrme, Luminy et Saint
Denis de La Runion. Pendant 17 ans dÕaumnier dÕuniversit jÕai apprci la
foi et la gnrosit des jeunes : leur langage vrai, leur audace, leu humilit,
leur crativit, leur attachement la musique et la posie, leur sens du
service des lves dfavoriss au quartier Ē chaud Č de La Renaude Marseille,
des pauvres de Madagascar ou des handicaps moteurs. Il est une prire qui
exprime avec justesse la relation de lÕaumnier aux jeunes : Ē Si le fardeau
est trop lourd, pense aux autres. Si tu ralentis, ils sÕarrtent. Si tu
tÕassoies, ils se couchent. Si tu te couches, ils sÕendorment. Si tu faiblis,
ils flanchent. Si tu doutes, ils dsesprent. Si tu hsites, ils reculent. Mais
si tu marches, ils courent. Si tu cours, ils volent. Si tu donnes la main, ils
te soutiendront et tÕaideront. Si tu les prend en charge, ils te porteront.
Prie en leur nom, tu seras exauc. Risque ta vie ! Accepte ta mort et tu
vivras. Č
Attir dans ma jeunesse universitaire espagnole
par le dbat public contradictoire expriment lors des assembles dans
lÕamphithtre de la Facult des sciences conomiques de Bilbao pendant la
dictature franquiste, jÕai pu dvelopper la capacit dialoguer dans lÕOrdre
de saint Dominique n dans les disputes avec les Cathares du Languedoc.
CÕest Marseille que jÕai eu la joie de donner
le baptme des adultes venant du bouddhisme et de lÕIslam. CÕest Marseille
en tant que directeur de lÕHospitalit du rosaire que jÕai eu le sentiment de
clbrer les funrailles des saints lacs, malades et serviteurs des malades,
tmoins humbles et lumineux de la prsence du Christ au cĻurs de nos
souffrances. La spiritualit de Lourdes et de sainte Bernadette oriente une
multitude de personnes vers le Christ.
Mais tout nÕest pas rose dans la vie dÕun frre
prcheur. JÕai d affronter aussi la dception et le dcouragement : glises
presque vides, amertume des prtres, effondrement des institutions É Les
guerres idologiques comme le marxisme et le freudisme ont laiss des Ē
cadavres Č et des Ē blesss Č sur la route. Tout concourt nanmoins au bien de
ceux qui cherchent Dieu. Les preuves musclent lÕme et nous apprennent
rsister. LÕcrivain contemporain espagnol, prix Noble de littrature, Camilo
Jos Cela, avait ddicac un de ces livres : Ē A mes ennemis qui mÕont rendu
tant de services au cours de ma carrire Č. Ceux qui sÕopposent nous nous
poussent aller plus loin. Parfois leur comportement injuste nous attire des
amis.
Les problmes de la vie commune nous font
entrevoir le malheur humainement insupportable que certains conjoints vivent
un moment ou un autre. Le prtre apprend par son exprience communautaire
viter le discours facile et inflexible envers les personnes qui vivent Ē en
enfer Č cause des leurs proches caractriels ou pervers. Le prtre devient
exigeant en regardant les problmes de prs. Il sait que chaque tre est unique
et que les clichs, les gnralits et les prjugs garent la plupart du temps
ceux qui les adoptent. Le pote Leon Felipe avait bien raison quand il voquait
le chemin virginal que Dieu a prpar pour chacun.
Les difficults accablantes nous font comprendre
que Dieu est bien le grand protagoniste de notre existence. CÕest lui qui sauve
et non pas nous. Il arrive que la solution advienne au moment mme o lÕon se
disposait jeter lÕponge. Clin dÕĻil divin ! Mystre pascal de mort et de
rsurrection. Nos tombeaux deviennent le lieu de la rsurrection comme il y a
deux mille ans Jrusalem. Et nous pouvons chanter : Ē Ceux qui sment dans
les larmes moissonnent en chantant Č.
Loin de tomber dans le fatalisme - Ē Tout lasse,
tout passe, tout casse Č- , la foi donne envie de vivre et dÕentreprendre.
JÕaime dire aux couples qui se prparent au mariage que Ē la ralit est plus
belle que le rve Č. Le rve est inconsistant et passager comme un nuage. La
ralit approfondie avec le Christ apporte saveur et paix. Elle est plus
complique que le rve. Mais le rel peut grandir et porter des fruits ce que
le rve ne fait pas.
Le prtre est comme tout le monde. Il lui arrive
de Ē mordre la poussire Č. A travers chutes et checs il devient tmoin vivant
du Seigneur chant par les Psaumes : Ē Le Seigneur soutient ceux qui tombent,
il redresse tous les accabls Č (Psaume 144,14). Comme tous les autres fidles
le prtre avance de commencement en commencement par des commencements qui
nÕont pas de fin.
Envoy en 1993 lÕle de La Runion pour
implanter lÕordre dominicain dans lÕOcan Indien jÕai connu la grce, lÕaccueil
et lÕmerveillement accords une nouvelle naissance. Il est plus facile de
crer un couvent que dÕen restaurer un ancien ! CÕest moins lourd ! Il y a
moins de blocages !
Caractrise par la Ē soupe religieuse Č et le
mlange de races, la culture de lÕOcan indien met en valeur le sentiment
religieux et la prire.
Dgag des charges administratives, tout juste
syndic de la petite communaut de Saint Denis Šnous tions trois frres- jÕai
pu me consacrer la vie apostolique pendant huit ans : aumnier des moniales
dominicaines et cur Ē in solidum Č de la cathdrale de Saint Denis avec le
frre feu Andr Lendger et le frre Arnauld Blunat, porte-parole de Monseigneur
Gilber Aubry, vque de La Runion et responsable de la communication du
diocse (presse, radio, tlvision, site web, confrences de presse, Messe tlvises
de Nol, communication de la Confrence piscopale de lÕOcan Indien) ,
aumnier de lÕuniversit de La Runion moderne et performante, professeur de
thologie au sminaire et formateur des lacs, animateur du programme Ē Rosaire
Č sur Radio Arc en ciel, lÕun des plus populaires de la radio diocsaine,
aumnier du Centre de La Ressource pour les enfants aveugles, formateur des
catchistes de 6me au Collge Saint Michel É
Nous prparons lÕheure actuelle la fondation
dominicaine Madagascar. Le frre Denis Foucher travaille dj sur la Grande
Ile. Le frre Chrsytophe, premier dominicain malgache, accomplit son apostolat
Montpellier ; un postulant malgache, le Pre Miandra, professeur dÕexgse
Diego Suarez dans le Nord de lÕIle Rouge, fera son noviciat Marseille en
septembre prochain.
Nomm syndic provincial en 1998 jÕai rejoint le
couvent de Toulouse en 2001, pendant un an jÕai Ļuvr Radio Prsence et au
Collge saint Nicolas dans un quartier populaire de la Ē ville rose Č. En 2002
je suis venu Nice appel par Mgr. Jean Bonfils qui souhaitait confier le
poste de dlgu piscopal de lÕEnseignement Catholique un frre dominicain.
JÕai pris aussi la direction de La revue du rosaire menace dans son existence.
En fvrier dernier les frres mÕont lu prieur.
Ē Il est difficile de donner boire un ne
qui nÕa pas soif Č. Ce dicton est parfois appliqu la civilisation
occidentale matrialiste sans dsir religieux. Il me semble que la situation a
beaucoup chang depuis les annes 80. AujourdÕhui il nÕy a pas de demande
explicite mais la recherche spirituelle implicite intrieure et la soif cache
sont l. Les idologies se sont effaces mais les idaux aussi.
LÕindividualisme fragilise toutes les couches de la socit. Les enfants et les
jeunes sont souvent livrs eux-mmes. LÕabsence de sens pour la vie Šil nÕy a
plus de vocation, il nÕy a plus dÕme mais des animations Š favorisent la
drogue et le mimtisme pornographique pour remplir le vide. Le bonheur est
rduit au confort. Cependant il reste Ē les braises Č du dsir de Dieu et de la
civilisation chrtienne qui a faonn les institutions et les hommes pendant
des sicles. LÕannonce de lÕEvangile continue dÕveiller la joie et le dsir de
suivre Jsus. LÕamour du Christ transfigure et apaise lÕexistence : Ē Venez
moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai
le repos Č (Mt 11,28). Alors que nous parlons de la ncessit de recrer le
lien social pour chapper la solitude, il est bon de constater que lÕEglise
continue de crer des lieux de vie dans les paroisses, les coles et les
communauts religieuses. Il est bon surtout de constater la beaut du chemin
parcourir : Ē Mon joug est facile porter, et mon fardeau lger Č (Mt 11,30).
Il sÕagit du joug de lÕAlliance de Dieu avec les hommes, du Seigneur avec
Isral, du Christ avec lÕElise. Le joug a donn le mot Ē conjugal Č, Ē porter
le joug ensemble Č. Nous ne sommes pas seuls dans le cosmos, Dieu marche avec
lÕhomme. Le Christ porte le joug du quotidien avec nous. Cette relation
vivifiante est la cl du bonheur des Chrtiens. Le prtre la clbre dans
lÕEucharistie, Ē Alliance nouvelle et ternelle Č, qui fait de nos Ē histoires
Č une histoire sainte.
CÕest pourquoi au bout de 25 ans de sacerdoce,
je me rjouis dans le Seigneur et la suite du frre dominicain Reginald
dÕOrlans je peux dire : Ē Je crois nÕavoir aucun mrite vivre dans cet
ordre, car jÕy ai trouv trop de joie Č.
Fr. Manuel Rivero O.P.
Courriel : manuel.rivero@free.fr