Homélie pour les obsèques du
frère Albert énard o. p.[1]
Cathédrale Sainte-Réparate
de Nice, le 7 novembre 2005 à 14h45.
Béni soit le Père qui a relevé
Jésus d’entre les morts par l’énergie du Saint-Esprit !
Quand nous annonçons le décès d’un proche à quelqu’un
nous entendons souvent : « C’est triste ». Si nous
répondons : « Ce n’est pas triste », l’autre reprend :
« C’est une délivrance. » Si nous disons : « Ce n’est pas une
délivrance », la personne en face de nous reste perplexe, silencieuse, car
la mort lui semble tristesse ou délivrance.
Pour le frère Albert, le mot
clé de la foi chrétienne était la joie : « Réjouissez-vous »,
« Réjouis-toi, Marie, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi. »
La mort n’est pas bonne. Elle
n’a pas été voulue par Dieu. Mais la mort n’est pas foncièrement un événement
triste. La mort n’est pas nécessairement une délivrance. Elle est le passage
douloureux qui nous donne de rencontrer le Christ ressuscité pour entendre
de ses lèvres comme Marie Madeleine et l’autre Marie :
« Réjouissez-vous ». Le frère Albert aimait à relier le
« Réjouis-toi » de l’Annonciation à celui de la Résurrection, le
« kaïré »
de Nazareth (Luc 1,28) au « kaïrete » de
Jérusalem (Matthieu 28,9) dans le texte
grec du Nouveau Testament.
Combien de fois le frère
Albert a répété que les paroles de l’Ave
Maria étaient la Parole de Dieu et
non une dévotion ! La prière du rosaire ou du chapelet reprend sans cesse
la salutation de l’ange Gabriel à Marie, moment fondateur du christianisme qui
donne sens à l’histoire de l’humanité tout en révélant le cœur de Dieu.
« Réjouis-toi, Marie, comblée de grâce » est une source
inépuisable de grâce et de lumière. Sur les routes du Languedoc, saint
Dominique récitait cette prière mille fois par jour, raconte le frère dominicain
Romée de Livia, son
compagnon de voyage.
En priant l’Ave Maria, l’homme retourne à la source.
Il est impossible de comprendre une vie sans connaître son commencement. Comme
l’arbre est dans la graine d’origine, le mystère du christianisme se trouve
caché dans l’Annonciation à Marie, racine qui a fait grandir le Christ et son
Corps, l’église. Cette prière
nous donne ainsi de vivre en état d’annonciation. éveillés à la présence de l’Esprit Saint dans notre
quotidien. Dans le cœur et dans le sein de la Vierge Marie « habite
corporellement la plénitude de la divinité », Jésus (Colossiens
2, 9).
« L’amour n’a qu’un mot
et en le redisant toujours il ne le répète jamais », s’exclamait le Père
Lacordaire en évoquant le rosaire. Le « Réjouis-toi, Marie, comblée de grâce » jaillit dans le cœur du
chrétien grâce au Saint-Esprit. « Nous ne prions pas, nous sommes
priés », aimait à dire le frère Albert à la suite des mystiques rhénans
dominicains.
Vainqueur de la mort, Jésus
répand la joie messianique dans le cœur de Marie Madeleine et de l’autre Marie.
Jésus ressuscité donne à ses disciples la joie de l’Esprit Saint.
Le
frère Albert était un homme sensible au cœur d’enfant, toujours au travail,
passionné par la prédication et l’écriture d’articles de théologie spirituelle,
il a été témoin de la foi au Ressuscité dans le service joyeux de la Parole de
Dieu. Disponible pour entendre la confession des pénitents, avide de prêcher l’évangile, il nous laisse le souvenir
heureux d’un homme aimé de Dieu.
Né
à Carnolès dans les Alpes-Maritimes le 29 octobre
1924, il représentait au couvent des dominicains la culture niçoise. Orphelin
de mère et de père très tôt – que de larmes Albert n’a-t-il pas versées enfant
- il a été marqué par ses oncles
paternels, l’un dominicain, l’autre prêtre diocésain de Nice. Son oncle
dominicain, le frère Damien énard, est mort au couvent Saint-étienne de Jérusalem à l’âge de
19 ans, en août 1902, terrassé par la fièvre typhoïde. Le frère Albert gardait
précieusement la photo, les lettres et les notes spirituelles de cet oncle qui
avait connu le Père Lagrange, fondateur de l’école
biblique de Jérusalem. C’était son étoile. Albert aspirait à poursuivre son
oeuvre. Devenu dominicain à Saint-Maximin, Albert se
rendit à Jérusalem pour prier sur la tombe de son oncle. Nous comprenons
pourquoi il aimait tant la Bible et la figure du Père Lagrange qui avait relié
l’étude scientifique de l’écriture
à la prière contemplative du rosaire.
Albert
n’avait pas connu personnellement son oncle dominicain. En revanche, le Père
Jules énard
façonnera son âme et sa jeunesse le guidant de près comme en témoignent les
lettres gardées par Albert. à
l’exemple de saint Dominique qui avait été éduqué par son oncle archiprêtre à Gumiel de Izan en Castille,
Albert a grandi dans le rayonnement du Père Jules énard qui fut vicaire à la
paroisse Saint-François-de-Paule ainsi qu’à
Notre-Dame et aumônier de lycée pendant trente ans à Nice.
Ancien
séminariste du diocèse de Nice, apôtre du Rosaire tout au long de son
existence, le frère Albert a aimé aussi le ministère en paroisse et
l’œcuménisme. Homme d’étude et d’écriture, il cherchait à rencontrer les
personnes dans leur contexte. Il voyageait beaucoup. Pour lui, la connaissance
passait par la rencontre et l’amitié : connaissance savoureuse de Dieu
dans la prière, connaissance affectueuse des personnes. Il avait rencontré le
patriarche Athënagoras à Istanbul. Avec le frère Roger de Taizé il avait
entretenu une longue et profonde amitié par des visites et des lettres. Il
avait rencontré trois fois le pape Jean-Paul II. Le 7 septembre 1983, le frère
Albert avait offert au pape son livre Réjouis-toi,
Marie, comme en témoigne la photo prise à l’époque. Attaché à la lectio divina
–lecture priante de la Bible - il s’entretenait avec le cardinal Martini de
Milan à l’abbaye de Lérins.
Aujourd’hui
les catholiques des cinq continents se réjouissent des mystères lumineux du
rosaire présentés par le pape Jean-Paul II. Les livres du frère Albert y sont
sans doute pour quelque chose. Connaisseur de l’apport des chartreux et des
dominicains à l’histoire du rosaire, le frère Albert avait proposé depuis
longtemps les mystères de la vie publique de Jésus dans cette prière mariale.
Homme
doux et discret, le frère Albert brille comme l’une des belles figures
spirituelles du diocèse de Nice et de l’Ordre des prêcheurs. Rassemblés par lui
pour ce temps de prière nous nous adressons à Dieu pour lui dire trois
mots : merci, pardon, à-Dieu.
Merci,
Seigneur, pour tout ce que tu nous as donné à travers Albert : la joie de
l’amitié et de la prière liturgique, la découverte de livres et d’articles de
spiritualité, son sourire, son audace et sa liberté intérieure, son amour de la
vie contemplative et sa passion pour l’évangile.
Pardon,
Seigneur, pour son péché : ses moments d’entêtement, de colère et de
rancune, ses propos excessifs. Un chrétien ne célèbre pas sa perfection morale
mais la miséricorde de Dieu !
à-Dieu. Ce
n’est qu’un au revoir, mes frères. Nous remettons Albert entre les mains de Dieu comme Jésus
remit sa vie et sa mort entre les mains de son Père sur le Calvaire :
« Père entre tes mains je remets mon esprit » (Luc 23,46), « Tout est accompli » (Jean
19,30).
Le
frère Albert est parti le 4 novembre, fête de saint Charles Borromée, souhaiter en direct une bonne fête au pape
Jean-Paul II !
Ces
jours-ci il préparait un article sur l’Eucharistie pour La revue du Rosaire.
Enterré en la fête de tous les saints de l’Ordre des prêcheurs, il retrouve
dans la Jérusalem céleste la Vierge Marie, saint Dominique, saint Albert le
Grand, les anges et tous les saints du ciel qui célèbrent la liturgie éternelle
en chantant : « Saint ! Saint ! Saint ! le
Seigneur, Dieu de l’univers. Le ciel et la terre sont remplis de ta
gloire. »
« Marana tha ! Amen, viens,
Seigneur Jésus » (Apocalypse 22,21).
Fr.
Manuel Rivero o. p.
Prieur
du couvent des Dominicains de Nice