Les cinq sens de la Sagesse : la bouche de Socrate

 

I.            Commentaire

 

II.         Note : la Caverne de Platon : image, mythe ou allŽgorie ?

 

III.     Le texte de Platon (RŽpublique, Livre VII)

 

 

Ce texte nÕest pas la confŽrence telle quÕelle a ŽtŽ donnŽe, mais des notes qui peuvent servir ˆ ceux qui auraient manquŽ la sŽance et aux auditeurs sÕils veulent aller plus loin, ou simplement retrouver certaines informations. Beaucoup de commentaires sont facilement accessibles sur internet ˆ partir dÕun simple moteur de recherche.

 

I. Commentaire

 

I . PrŽsentation

Dans La RŽpublique, dialogue de maturitŽ, Platon (nŽ vers 428, mort en 347  avant J. C.), montre ˆ quelles conditions peut tre rŽalisŽe une citŽ juste.

Ce dialogue met en scne Socrate. Aussi on peut parler de lÕun ou de lÕautre, encore que le personnage de Socrate qui est mis en scne nÕest pas toujours exclusivement le reprŽsentant des idŽes de Platon.

Contre l'idŽe, sophistique, selon laquelle le juste est ˆ l'avantage du fort, Socrate entreprend tout d'abord de dŽfinir la justice de l'‰me individuelle, ˆ partir de celle qui caractŽrise la citŽ parfaite ; la justice consiste en effet dans le rapport harmonieux et hiŽrarchisŽ des trois classes dont la citŽ parfaite est composŽe : la classe des philosophes dirigeants, celle des gardiens responsables de la sŽcuritŽ des  citoyens, celle des paysans, artisans et commerants chargŽs de subvenir aux besoins de la communautŽ. De mme, la justice individuelle rŽside dans l'harmonie et  hiŽrarchie des trois parties respectives de l'‰me : l'appŽtit, l'Žnergie et la raison.

La justice ainsi dŽfinie, Platon s'interroge alors sur ses conditions de rŽalisation dans une citŽ : s'il faut, pour qu'une citŽ soit juste, que les philosophes la gouvernent, comment convient-il de les Žduquer ? C'est ˆ cette question que rŽpond le livre VII de la RŽpublique, la fin du livre VI en est lÕintroduction .

II . Livre VI

L'Žducation des futurs dirigeants ou philosophes rois, choisis parmi les gardiens, doit leur permettre de parvenir ˆ la connaissance du Bien : rien ne saurait tre utile en effet, pas mme la justice, si l'on n'a prŽalablement " le sens du bien ", si l'on ignore comment " le juste et le convenable peuvent tre  bons ".

Pourtant Socrate, interrogŽ au cours de ce dialogue par Adimante d'abord, par Glaucon  ensuite, reconna”t ne pas tre en mesure de dŽfinir le Bien et refuse de ne donner sur ce point qu'une simple " opinion " : ˆ cette occasion, il rappelle la distinction qu'il convient de faire entre l'apparence et la rŽalitŽ, et, en  l'occurrence, entre l'opinion qui n'est que l'apparence du savoir, et la science elle-mme ou connaissance vŽritable d'une chose.

A dŽfaut de dŽtenir la connaissance du Bien, Socrate propose donc de l'Žvoquer ˆ travers trois images : le soleil, la ligne et la caverne.

Au prŽalable, il juge nŽcessaire de distinguer l'un du multiple, corrŽlativement ˆ l'opposition qu'il vient d'Žtablir entre l'apparence et la rŽalitŽ. Cette distinction, fondamentale ici, est la suivante : si plusieurs choses sont belles ou bonnes, c'est parce  qu'il existe le Beau en soi et le Bien en soi, lesquels sont uniques. C'est cette  unicitŽ, qui nous permet de dŽsigner par un seul terme une pluralitŽ de choses, ˆ  laquelle il donne le nom d' "IdŽe " (idŽa, IdŽe Ç divine È et non eidos) ; la multiplicitŽ des choses belles par exemple, doit tre rapportŽe ˆ l'IdŽe unique du Beau (ou Beau en soi) qui leur est commune - il en va de mme pour la pluralitŽ des choses bonne . Or le  Beau et le Bien, comme toute IdŽe, sont pour Platon des rŽalitŽs, non de simples  dŽnominations des choses.

Le Soleil (508 a 509 d)

L'analogie est la suivante : le Bien entretient avec l'intelligence et les choses saisies par l'intelligence le mme rapport que le soleil avec la vue et les choses vues.

Remarquons tout d'abord, afin d'Žviter toute confusion, que Platon, dans l'analogie du Soleil, reprend la distinction faite prŽcŽdemment entre le sensible et l'intelligible, mais lui donne une toute autre portŽe : en comparant en effet le domaine intelligible (auquel appartient le Bien), au domaine du " visible " (c'est ˆ dire ˆ ce qui, dans le sensible, relve du visible - ˆ savoir ici le soleil), il ne juge pas rationnellement de leurs rapports, mais, rappelons le, parle de manire imagŽe ou Žvocatrice ; le visible ne renvoie pas ici au sensible comme source d'apparences et d'illusions, il Žvoque au contraire la connaissance comme source de vŽritŽ. Ce faisant, Platon accorde un privilge au sens de la vue, dont il fait le modle de la connaissance - ce que l'on retrouvera dans les deux autres images, en particulier celle de la caverne . Il s'agit en effet de " voir " les IdŽes avec les yeux de l'intelligence comme on voit les choses sensibles avec les yeux du corps.

ƒnumŽrons ensuite les principaux aspects de cette analogie.

Premirement, dans le domaine visible, le soleil est cause de la lumire, c'est ˆ dire du lien existant entre le sens de la vue et la capacitŽ, pour une chose, d'tre vue. Il rend les choses visibles en mme temps qu'il permet ˆ la vue de s'exercer . De  la mme manire, dans le domaine intelligible, l'IdŽe du Bien est cause de la vŽritŽ  (que la lumire symbolise dans le domaine visible), et de la science. C'est elle en effet  qui ˆ la fois procure aux objets de connaissance leur vŽritŽ et donne ˆ l'intelligence  le pouvoir de s'y appliquer.

Deuximement, l'Ïil, qui est par sa forme l'organe le plus semblable au soleil,  tire de lui la puissance de voir, mais la vue ne se confond pas pour autant avec le soleil  qui en est ˆ la fois la cause et l'objet. De mme, la science et la vŽritŽ ressemblent  au Bien mais le Bien qui les dispense, en est distinct et les surpasse en valeur et en  beautŽ.

Enfin et troisimement, le soleil confre aux choses la capacitŽ d'tre vues, mais aussi la croissance et la gŽnŽration ; de mme, le Bien non seulement donne aux choses  saisies par l'intelligence le pouvoir d'tre comprises, mais encore il leur procure  l'tre et l'essence.

Le symbole de la ligne (509 d 511 e)

Tout d'abord, il convient de remarquer que dans l'image de la ligne, tirŽe de la gŽomŽtrie, le domaine du visible reprŽsente celui du sensible en gŽnŽral ; comme tel, il n'Žvoque plus le domaine intelligible, comme c'est au contraire le cas dans l'analogie  du soleil, mais s'y oppose.

Ceci Žtant posŽ, expliquons cette image.

Socrate compare le domaine visible et le domaine intelligible aux deux segments inŽgaux d'une ligne droite.

Chacun de ces deux segments est ˆ son tour subdivisŽ en deux. Les quatre segments  ainsi obtenus correspondent, chacun, ˆ la fois ˆ un genre de rŽalitŽ, ˆ un niveau  d'tre , et ˆ une " affection " de l'‰me , la manire dont l'‰me est " affectŽe " par une rŽalitŽ, donc ˆ un niveau de connaissance.

Nous obtenons alors le schŽma suivant :

 

 

 

En lisant le schŽma de gauche ˆ droite, on s'aperoit que genres d'tre et modes de connaissance se suivent selon un ordre croissant de rŽalitŽ et de vŽritŽ.

Expliquons tout d'abord ce que reprŽsente le premier grand segment (cf. A-C) correspondant au domaine visible.

Sur ce segment nous trouvons les images et les choses rŽelles.

Les images (cf. A-D) dŽsignent les ombres des choses et le reflet de ces dernires sur diverses surfaces. Notons que toute image est semblable ˆ son modle et en diffre  en mme temps - ce pourquoi, ˆ travers elle, l'esprit ne peut que supposer et imaginer  ce qu'est la chose dont il ne peroit que l'image. L'imagination reprŽsente donc le mode  d'accs de l'esprit ˆ l'image (ce par quoi l'‰me est affectŽe par celle ci) et, pour  cette raison, le degrŽ le plus bas de la connaissance.

Les tres, objets ou choses rŽelles appartenant au domaine sensible (cf. D-C), en revanche, produisent en l'‰me une confiance, la croyance ou conviction que les choses  sont telles que nos sens nous les prŽsentent.

Dans tous les cas , que l'affection de l'‰me soit celle de l'imagination ou celle de  la croyance, l'‰me n'a qu'une " opinion " (doxa) des choses, c'est ˆ dire une reprŽsentation vague, exempte de vraie connaissance.

Donnons maintenant la signification du second grand segment (C-B), correspondant au  domaine intelligible.

Dans ce domaine, c'est l'‰me seule qui saisit la rŽalitŽ , sans le secours de la vue ou de l'un quelconque des cinq sens. Les objets qu'elle saisit sont alors les objets mathŽmatiques (cf. C-E) et, ˆ un niveau supŽrieur de la rŽalitŽ, les IdŽes, dont celle, privilŽgiŽe, du Bien (cf. E-B ).

Les objets mathŽmatiques " affectent " l'‰me par le moyen de la raison, les  idŽes sont saisies par l'intelligence.

Reprenons ces deux points. Pour illustrer son raisonnement ou en faciliter le dŽveloppement, le mathŽmaticien se sert des figures gŽomŽtriques particulires qu'il  dessine : par exemple, pour dŽfinir l'idŽe du carrŽ comme quadrilatre dont les c™tŽs sont Žgaux et les angles sont droits, il pourra lui tre utile de tracer concrtement des carrŽs de taille diffŽrente - par consŽquent d'utiliser les images du  carrŽ idŽal. Le raisonnement lui mme consiste ˆ dŽduire des consŽquences ˆ partir  d'hypothses que le mathŽmaticien ne remet pas en question - telle que la distinction du  pair et de l'impair ou encore celle de l'existence de plusieurs espces d'angle.

En un mot le mathŽmaticien se sert encore d'images et d'hypothses et c'est donc doublement qu'il se distingue du philosophe : d'une part en effet, ˆ un degrŽ supŽrieur  de connaissance (cf. E -B), l'‰me tente de s' Žlever, par le moyen de l'intelligence, au  delˆ des hypothses, jusqu'au " principe de toutes les choses ". La  "science dialectique " (511 c) ou philosophie, comme sciences des IdŽes, permet  seule d'opŽrer ce passage.

D'autre part elle se rend capable de se passer du secours des images  sensibles.

III. L'image de la caverne

L'analogie du soleil et du Bien Žtait censŽe nous montrer la place de l'IdŽe du Bien dans le domaine intelligible ; le symbole de la ligne nous a permis de distinguer diffŽrents modes de connaissances et degrŽs d'tre. L'allŽgorie de la caverne vise, elle, ˆ dŽcrire le passage, que doit effectuer l'‰me, d'un niveau de connaissance ˆ un  autre, par le moyen de l'Žducation.

On peut alors rŽsumer l'image comme suit : l'‰me, d'abord plongŽe dans l'ignorance (vie dans la caverne), franchit progressivement diffŽrentes Žtapes avant de  parvenir ˆ la connaissance (sortie de la caverne). Enfin, au terme de son Žducation, le  philosophe doit tenter ˆ son tour d'Žduquer les ignorants, de les convertir au souci de  la vŽritŽ (retour ˆ la caverne).

ExposŽ de la caverne

En premier lieu, remarquons, afin d'Žviter toute confusion, que le domaine visible, celui o, dans l'allŽgorie, se trouvent le soleil et les tres rŽels, extŽrieurs ˆ  la caverne, reprŽsente ici l'intelligible , et en ce sens le monde rŽel - au sens platonicien du terme - celui de la vŽritŽ. Comme dans l'analogie du soleil par consŽquent, la source de lumire propre ˆ ce monde, le soleil, Žvoque l'IdŽe du Bien.  L'intŽrieur de la caverne, en revanche, est l'image du domaine sensible dans lequel  l'homme, aliŽnŽ ˆ ses sentiments et perceptions, vit prisonnier de ses illusions. Sa  source de lumire, le feu, symbolise celle du monde visible ou sensible, le soleil.

La montŽe difficile du prisonnier libŽrŽ vers la sortie de la caverne et la contemplation de ce qui se trouve ˆ l'extŽrieur symbolisent l'ascension de l'‰me vers  le domaine intelligible.

En second lieu toutes les affirmations de Socrate relatives ˆ ce dernier domaine concernent l'IdŽe du Bien, prŽsentŽe en trois temps.

La situation de l'IdŽe du Bien dans le domaine du connaissable : elle se situe au niveau le plus ŽlevŽ : d'elle dŽpend en effet l'unitŽ et le lien des IdŽes entre  elles, lesquelles ne peuvent exister indŽpendamment les unes des autres ; ainsi l'IdŽe  de justice n'a t-elle de sens qu'en vertu de l'IdŽe d'ordre et de celle de loi (cf. fin  p. 21ˆ partir de " L'IdŽe du Bien comme cause " jusqu'ˆ la fin de la p.22).

Conclusion

Nous conclurons l'interprŽtation de la caverne en trois points.

Premirement, d'un point de vue mŽtaphysique, Platon veut ici montrer que le monde  que nous percevons immŽdiatement est une image dont l'original est de nature  intelligible, un monde d'apparences, dont la cause est en rŽalitŽ immatŽrielle. Cette  cause est en effet celle que constitue l'ensemble des IdŽes. Un individu par  exemple n'est beau que s'il prŽsente les  caractŽristiques essentielles de la BeautŽ, s'il participe, avec toutes les autres  choses belles ˆ l'IdŽe de beautŽ, laquelle en est en ce sens la cause.

Et d'autres termes, les IdŽes donnent forme aux choses matŽrielles, ce pour quoi Platon les nomme encore Formes ou essences : elles reprŽsentent l'tre vŽritable de  toute chose. En cela consiste l'idŽalisme platonicien.

Deuximement, contrairement ˆ l'image, statique, de la ligne, celle de la caverne est  dynamique : il s'agit de dŽcrire le mouvement progressif d'un homme vers la lumire du  jour et le monde extŽrieur ˆ la caverne, lesquels reprŽsentent la connaissance et la  vŽritŽ. En un mot la caverne Žvoque l' Žducation de l'‰me.

Or, cette Žducation ne consiste pas ˆ introduire la science dans une ‰me qui en serait totalement dŽpourvue, comme " on introduirait la vue dans des yeux aveugles " : cela, c'est prŽcisŽment ce que tentent, ˆ tort, de faire les sophistes. L'Žducation vŽritable suppose au contraire qu'il y a en nous la capacitŽ d'apprendre,  qu'il y a en notre ‰me un " organe " qui nous permet d'acquŽrir la connaissance. Cet organe est probablement ce que Platon nomme plus loin la vertu de la  rŽflexion. De lui dŽpend l'autonomie de la pensŽe. Encore faut-il, pour que cette  capacitŽ puisse s'exercer librement, que l'‰me soit dŽlivrŽe de ces " masses de  plomb " qui l'encombrent, tous les plaisirs sensuels ou illusions  sensorielles, qui la retiennent clouŽe au domaine sensible et l'empchent de s'Žlever  vers le domaine intelligible.

Il convient aussi de souligner la portŽe politique de la caverne.  A la question de savoir ˆ qui l'on doit accorder le pouvoir dans la citŽ, Platon rŽpond que ce n'est ni aux ignorants , ni ˆ " ceux que l'on laisse toute leur vie se  cultiver ", lesquels, s'ils sont parvenus au terme de l'Žducation, restent cependant  trop Žtrangers ˆ la vie de la citŽ.

Et surtout, la fin de lÕic™ne de la caverne cÕest cette vŽritŽ de la persŽcution de celui qui dit la vŽritŽ. La vŽritŽ et la libertŽ sont choses difficiles.

 

On peut sÕŽtonner que dans notre sŽrie des sens de la sagesse, on est pas prŽfŽrŽ lÕÏil, le regard ˆ la Ç bouche È. Mais cÕest quÕˆ aucun moment Socrate ne nous montre une image. Il nous dit une image et cÕest lÕimage dÕune bouche, la bouche des Enfers o la divinitŽ, Dionysos, sÕest anŽantie et dÕo elle remonte ˆ la lumire, cÕest la bouche qui parle, la Ç bouche dÕombre È de Hugo (1856, 800 vers dans les Contemplations), celle de la Ç mre Rimb È (Rimbaud appelait sa mre Ç bouche dÕombre). Cette caverne est ˆ lÕimage de la parole emprisonnŽe qui se dŽgage de lÕemprise du corps, tente une sortie dans le dialogue et revient comme une maladie qui oblige ˆ la conversion. La parole ne guŽrit que si elle sort de la caverne buccale.


 

 

II. NOTE : La Caverne de Platon, image, mythe ou allŽgorie ?

 

Un mythe ?

Du point de vue Žtymologique, le mot Ç mythe È vient du grec ÇmuthosÈ qui signifie parole, lŽgende, rŽcit inventŽ, vient du verbe ÇmutheinÈ qui signifie Çparler, converserÈ. 

  La principale dŽfinition du mythe qui nous est donnŽe dans le Ç Petit Larousse È est la suivante : RŽcit populaire mettant en scne des tres surhumains et des actions imaginaires, dans lesquels sont transposŽs des ŽvŽnements historiques, rŽels, ou souhaitŽs et dans lesquels se projettent certains complexes individuels et certaines structures sous-jacentes des rapports familiaux et sociaux.   Cette dŽfinition-lˆ ne nous intŽresse que trs peu, celle qui se rapporte le plus au sujet traitŽ est la dŽfinition ethnologique du mot ÇmytheÈ

Le   ÇmytheÈ est un rŽcit fabuleux dÕorigine populaire, issu de coutumes religieuses pŽriodiques et qui semble avoir pour fin dans les sociŽtŽs primitives ou archa•ques, de traduire sous forme imagŽe les croyances et les sentiments religieux dÕune sociŽtŽ donnŽe en expliquant soit les causes dÕun phŽnomne naturel, soit lÕorigine dÕune coutume ou dÕune institution ; ils ont ainsi pour fonction dÕassurer la cohŽsion de cette sociŽtŽ et de fournir une rŽponse aux questions non seulement de son origine, mais de son existence et de sa destinŽe.

En ce sens la caverne nÕest pas un mythe.

Une allŽgorie ?

Figuration sous une forme humaine, animale ou vŽgŽtale pour Žvoquer une idŽe, une vertu, ou pour faire comprendre quelque chose d'abstrait.

Ex : la Ç chouette È pour la philosophie

Expression d'une idŽe sous forme symbolique, par une image, une scne, un tre vivant.

Ex : Ç le pote est semblable au prince des nuŽes (lÕalbatros) qui hante la tempte et se rie de lÕarchet. ?.. È (Baudelaire)

Une allŽgorie, c'est une description ou un rŽcit qui prŽsente en soi un sens immŽdiat suffisant, mais dont les ŽlŽments reclent des valeurs symboliques qui fondent son sens second, son sens intentionnel, Žtranger au premier.

La caverne en ce sens est plus quÕune allŽgorie car il nÕy a pas de sŽparation nette entre lÕimage et ce qui est ŽvoquŽ. Ce qui est dŽcrit est comme un acte liturgique qui dŽvoile la rŽalitŽ cachŽe. LÕimage est lÕombre de la rŽalitŽ, elle nÕest pas posŽe ˆ c™tŽ dÕelle

Une ic™ne ?

CÕest le sens que lui donne Socrate, celle dÕun tableau, dÕune mise en scne pour nous expliquer quelque chose. Les diffŽrent ŽlŽments abstraits ŽvoquŽs par lÕimage ont ŽtŽ dŽjˆ Žtablis au livre VI. Maintenant il sÕagit de Ç mettre en jeu È une idŽe et dÕŽclairer la rŽalitŽ pour discerner dans un mal apparent un bien.

Socrate compose son tableau ˆ partir de la ligne et de ses rapports en tant quÕils ont dŽjˆ ŽtŽ contemplŽs ˆ la lumire de la vŽritŽ.

 


LE TEXTE DE PLATON

(RŽpublique, VII)

 

1) LÕimage.

SOCRATE (S) - Maintenant, reprŽsente-toi notre nature selon qu'elle a ŽtŽ instruite ou ne l'a pas ŽtŽ, sous des traits de ce genre: imagine des hommes dans une demeure souterraine, une caverne, avec une large entrŽe, ouverte dans toute sa longueur ˆ la lumire: ils sont lˆ les jambes et le cou encha”nŽs depuis leur enfance, de sorte qu'ils sont immobiles et ne regardent que ce qui est devant eux, leur cha”ne les empchant de tourner la tte. La lumire leur parvient d'un feu qui, loin sur une hauteur, bržle derrire eux; et entre le feu et les prisonniers s'Žlve un chemin en travers duquel imagine qu'un petit mur a ŽtŽ dressŽ, semblable aux cloisons que des montreurs de marionnettes placent devant le public, au-dessus desquelles ils font voir leurs marionnettes.

GLAUCON (G) - Je vois.

S. - Imagine le long du mur des hommes qui portent toutes sortes d'objets qui dŽpassent le mur; des statuettes d'hommes et d'animaux, en pierre, en bois, faits de toutes sortes de matŽriaux; parmi ces porteurs, naturellement il y en a qui parlent et d'autres qui se taisent.

G. - Voilˆ un Žtrange tableau et d'Žtranges prisonniers.

S. - Ils nous ressemblent. Penses-tu que de tels hommes aient vu d'eux-mmes et des uns et des autres autre chose que les ombres projetŽes par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait face?

G. - Comment cela se pourrait-il, en effet, s'ils sont forcŽs de tenir la tte immobile pendant toute leur vie?

S. - Et pour les objets qui sont portŽs le long du mur, est-ce qu'il n'en sera pas de mme?

G. - Bien sžr.

S. - Mais, dans ces conditions, s'ils pouvaient se parler les uns aux autres, ne penses-tu pas qu'ils croiraient nommer les objets rŽels eux-mmes en nommant ce qu'ils voient?

G. - NŽcessairement.

S. - Et s'il y avait aussi dans la prison un Žcho que leur renverrait la paroi qui leur fait face? Chaque fois que l'un de ceux qui se trouvent derrire le mur parlerait, croiraient-ils entendre une autre voix, ˆ ton avis, que celle de l'ombre qui passe devant eux?

G. - Ma foi non.

S. - Non, de tels hommes ne penseraient absolument pas que la vŽritable rŽalitŽ puisse tre autre chose que les ombres des objets fabriquŽs.

G. - De toute nŽcessitŽ.

S. - Envisage maintenant ce qu'ils ressentiraient ˆ tre dŽlivrŽs de leurs cha”nes et ˆ tre guŽris de leur ignorance, si cela leur arrivait, tout naturellement, comme suit: si l'un d'eux Žtait dŽlivrŽ et forcŽ soudain de se lever, de tourner le cou, de marcher et de regarder la lumire; s'il souffrait de faire tous ces mouvements et que, tout Žbloui, il fžt incapable de regarder les objets dont il voyait auparavant les ombres, que penses-tu qu'il rŽpondrait si on lui disait que jusqu'alors il n'a vu que des futilitŽs mais que, maintenant, plus prs de la rŽalitŽ et tournŽ vers des tres plus rŽels, il voit plus juste; lorsque, enfin, en lui montrant chacun des objets qui passent, on l'obligerait ˆ force de questions ˆ dire ce que c'est, ne penses-tu pas qu'il serait embarrassŽ et trouverait que ce qu'il voyait auparavant Žtait plus vŽritable que ce qu'on lui montre maintenant?

G. - Beaucoup plus vŽritable.

S. - Si on le forait ˆ regarder la lumire elle-mme, ne penses-tu pas qu'il aurait mal aux yeux, qu'il la fuirait pour se retourner vers les choses qu'il peut voir et les trouverait vraiment plus distinctes que celles qu'on lui montre?

G. - Si.

S. - Mais si on le tra”nait de force tout au long de la montŽe rude, escarpŽe, et qu'on ne le l‰ch‰t pas avant de l'avoir tirŽ dehors ˆ la lumire du soleil, ne penses-tu pas qu'il souffrirait et s'indignerait d'tre ainsi tra”nŽ; et que, une fois parvenu ˆ la lumire du jour, les yeux pleins de son Žclat, il ne pourrait pas discerner un seul des tres appelŽs maintenant vŽritables?

G. - Non, du moins pas sur le champ.

S. - Il aurait, je pense, besoin de s'habituer pour tre en mesure de voir le monde d'en haut. Ce qu'il regarderait le plus facilement d'abord, ce sont les ombres, puis les reflets des hommes et des autres tres sur l'eau, et enfin les tres eux-mmes. Ensuite il contemplerait plus facilement pendant la nuit les objets cŽlestes et le ciel lui-mme - en levant les yeux vers la lumire des Žtoiles et de la lune - qu'il ne contemplerait, de jour, le soleil et la lumire du soleil.

G. - Certainement.

S. - Finalement, je pense, c'est le soleil, et non pas son image dans les eaux ou ailleurs, mais le soleil lui-mme ˆ sa vraie place, qu'il pourrait voir et contempler tel qu'il est.

G. - NŽcessairement.

S. - Aprs cela il en arriverait ˆ cette rŽflexion, au sujet du soleil, que c'est lui qui produit les saisons et les annŽes, qu'il gouverne tout dans le monde visible, et qu'il est la cause, d'une certaine manire, de tout ce que lui-mme et les autres voyaient dans la caverne.

G. - Aprs cela, il est Žvident que c'est ˆ cette conclusion qu'il en viendrait.

S. - Mais quoi, se souvenant de son ancienne demeure, de la science qui y est en honneur, de ses compagnons de captivitŽ, ne penses-tu pas qu'il serait heureux de son changement et qu'il plaindrait les autres?

G. - Certainement.

S. - Et les honneurs et les louanges qu'on pouvait s'y dŽcerner mutuellement, et les rŽcompenses qu'on accordait ˆ qui distinguait avec le plus de prŽcision les ombres qui se prŽsentaient, ˆ qui se rappelait le mieux celles qui avaient l'habitude de passer les premires, les dernires, ou ensemble, et ˆ qui Žtait le plus capable, ˆ partir de ces observations, de prŽsager ce qui devait arriver: crois-tu qu'il les envierait? Crois-tu qu'il serait jaloux de ceux qui ont acquis honneur et puissance auprs des autres, et ne prŽfŽrerait-il pas de loin endurer ce que dit Homre: "tre un valet de ferme au service d'un paysan pauvre", plut™t que de partager les opinions de lˆ-bas et de vivre comme on y vivait.

G. - Oui, je pense qu'il accepterait de tout endurer plut™t que de vivre comme il vivait.

S. - Et rŽflŽchis ˆ ceci: si un tel homme redescend et se rassied ˆ la mme place, est-ce qu'il n'aurait pas les yeux offusquŽs par l'obscuritŽ en venant brusquement du soleil?

G. - Si, tout ˆ fait.

S. - Et s'il lui fallait ˆ nouveau donner son jugement sur les ombres et rivaliser avec ces hommes qui ont toujours ŽtŽ encha”nŽs, au moment o sa vue est trouble avant que ses yeux soient remis - cette rŽaccoutumance exigeant un certain dŽlai - ne prterait-il pas ˆ rire, ne dirait-on pas ˆ son propos que pour tre montŽ lˆ-haut, il en est revenu les yeux g‰tŽs et qu'il ne vaut mme pas la peine d'essayer d'y monter; et celui qui s'aviserait de les dŽlier et de les emmener lˆ-haut, celui-lˆ s'ils pouvaient s'en emparer et le tuer, ne le tueraient-ils pas?

G. - Certainement.

2) Les mouvements ascendant et descendant du philosophe

S. - Ce tableau, il faut l'appliquer entirement ˆ ce qu'on a dit auparavant: en assimilant le monde visible au sŽjour de la prison, et la lumire du feu au rayonnement du soleil. Et si tu poses que la montŽe et la contemplation des rŽalitŽs d'en haut reprŽsentent l'ascension de l'‰me vers le monde intelligible, tu ne te tromperas pas sur ma pensŽe, puisque tu dŽsires la conna”tre; et Dieu sais si elle est vraie. Voici comment les choses se prŽsentent pour moi: ˆ l'extrŽmitŽ du monde intelligible, est l'idŽe du Bien, qui peut ˆ peine tre contemplŽe mais qu'on ne peut voir sans conclure qu'elle est bien la cause de tout ce qu'il y a de rectitude et de beautŽ dans le monde: dans le monde visible, elle engendre la lumire et sa source souveraine, et dans le monde intelligible, souveraine, elle dispense intelligence et vŽritŽ; et c'est elle qu'il faut contempler pour agir sagement dans la vie privŽe comme dans la vie publique.

G. - Je suis de ton avis, autant que je puis te suivre.

S. - Allez, suis-moi encore sur ce point: ne t'Žtonne pas si ceux qui sont arrivŽs jusque lˆ ne veulent plus conduire les affaires humaines et si leurs ‰mes sont impatientes de rester toujours ˆ cette hauteur. Ce qui est bien naturel si l'on se rapporte ˆ notre allŽgorie de tout ˆ l'heure.

G. - Oui, c'est naturel.

S. - Mais quoi! Penses-tu qu'il soit Žtonnant que passant des contemplations divines aux misŽrables visions humaines, on soit maladroit et paraisse tout ˆ fait ridicule quand, la vue encore troublŽe, avant de s'tre habituŽ ˆ l'obscuritŽ environnante, on est obligŽ d'entrer en dispute devant les tribunaux ou ailleurs sur les ombres de justice ou sur les images qui projettent ces ombres et de s'escrimer avec acharnement contre l'interprŽtation de ceux qui n'ont jamais vu la justice elle-mme.

G. - Ce n'est pas du tout Žtonnant.

S. - Un homme sensŽ se rappellera qu'il y a deux sortes de troubles de la vue, dus ˆ deux causes diffŽrentes: le passage de la lumire ˆ l'obscuritŽ et le passage de l'obscuritŽ ˆ la lumire. Songeant que ceci vaut Žgalement pour l'‰me, quand on verra une ‰me troublŽe et incapable de discerner quelque chose, on se demandera si venant d'une existence plus lumineuse, elle est aveuglŽe faute d'habitude, ou si, passant d'une plus grande ignorance ˆ une existence plus lumineuse, elle est Žblouie par son trop vif Žclat. Dans le premier cas, alors, on se rŽjouirait de son Žtat et de l'existence qu'elle mne; dans le second cas on la plaindrait, et si l'on voulait en rire, la raillerie serait moins ridicule que si elle s'adressait ˆ l'‰me qui redescend de la lumire.

G. - C'est parler avec beaucoup de justesse.

3) L'Žducation

S. - Il faut, si tout cela est vrai, penser alors ceci: que l'Žducation n'est pas ce que certains prŽtendent qu'elle est. Ils disent l'introduire dans l'‰me o elle n'est point, comme ils introduiraient la vue dans des yeux aveugles.

G. - Ils le disent.

S. - Or notre discussion nous fait voir que cette facultŽ d'apprendre et l'organe ˆ cet usage rŽsident dans l'‰me de chacun et que, semblable ˆ des yeux qui ne pourraient se dŽtourner de l'obscuritŽ vers la lumire qu'avec le corps tout entier, l'organe de l'intelligence doit se dŽtourner du devenir avec l'‰me toute entire jusqu'ˆ ce qu'il soit capable de contempler l'tre et ce qui, de l'tre, est le plus lumineux: ce que nous avons appelŽ le Bien, n'est-ce pas?

G. - Oui.

S. - Pour cela, pour cette conversion, tout l'art consiste ˆ faire tourner cet organe de la manire la plus aisŽe et la plus efficace: il ne s'agit pas de lui procurer la vue - il l'a dŽjˆ - mais comme il n'est pas correctement tournŽ et qu'il ne regarde pas lˆ o il faudrait, de tout faire pour qu'il y parvienne.

G. - C'est ce qu'il semble.

S. - Ce qu'autrement on appelle vertus de l'‰me risque bien de ressembler aux vertus du corps: si elles sont effectivement en nous au dŽpart, ensuite c'est par les habitudes et les exercices qu'elles se dŽveloppent. Mais la vertu de la rŽflexion se trouve, semble-t-il, appartenir ˆ quelque chose de plus divin, qui ne perd jamais son pouvoir mais qui, selon son orientation devient soit utile et avantageuse, soit au contraire inutile et nuisible. N'as-tu pas encore remarquŽ chez ceux qu'on dit ˆ la fois mauvais et rusŽs, l'acuitŽ du regard de leur ‰me mesquine, la pŽnŽtration avec laquelle elle discerne les objets vers lesquels elle tourne son attention: elle n'a pas la vue faible, mais elle est poussŽe ˆ la mettre au service de sa mŽchancetŽ; aussi plus a-t-elle la vue pŽnŽtrante, plus fait-elle de mal.

G. - Trs juste.

S. - Et pourtant si on Žlaguait l'‰me d'une telle nature et qu'on coup‰t ds l'enfance ces masses de plomb apparentŽes au devenir (excroissances que nourritures, plaisirs, dŽlices, ont greffŽes sur elle et qui tournent la vue de l'‰me vers le bas), si, dŽbarrassŽe de ce poids, elle se tournait vers les vŽritables rŽalitŽs, la mme ‰me des mmes hommes verrait celles-ci avec la mme pŽnŽtration que les objets vers lesquels elle est ˆ prŽsent tournŽe.

G. - C'est vraisemblable.

S. - Mais quoi? N'est-il pas vraisemblable, et n'est-ce pas une consŽquence nŽcessaire de ce que nous avons dit que ni ceux qui n'ont reu aucune instruction et qui sont ignorants de la vŽritŽ, ni ceux non plus qu'on a laissŽ passer toute leur vie ˆ s'instruire ne sont propres ˆ gouverner une citŽ; les uns parce qu'ils n'ont aucun but vers lequel il leur faille tendre dans tous leurs actes privŽs ou publics, les autres parce qu'ils ne consentiront pas ˆ s'en occuper, pensant tre Žtablis, de leur vivant mme, dans les ”les des Bienheureux.

G. - C'est vrai.

4) La responsabilitŽ politique du philosophe

S. - Notre oeuvre de fondateurs est d'obliger les meilleures natures d'aborder cette science que nous avons reconnue comme la plus haute: voir le Bien et gravir cette pente dont nous avons parlŽ; et lorsqu'ils l'auront gravie, et qu'ils auront contemplŽ le Bien assez longtemps, gardons-nous de leur permettre ce qu'on leur permet aujourd'hui.

G. - Quoi donc?

S. - D'y rester et de ne plus vouloir redescendre auprs de nos prisonniers et prendre part ˆ leurs travaux et ˆ leurs honneurs, qu'ils soient mŽprisables ou estimables.

G. - Mais est-ce que nous ne serions pas injustes ˆ leur Žgard et ne leur procurerions pas une vie de moindre valeur quand il leur serait possible d'en avoir une meilleure?

S. - Tu oublies ˆ nouveau, mon cher, que la loi ne se prŽoccupe pas d'assurer de manire privilŽgiŽe le bonheur d'une seule classe, mais s'emploie ˆ le rŽaliser dans l'ensemble de la CitŽ, en unissant les citoyens par la persuasion et la contrainte, les amenant ˆ Žchanger entre eux les services que chacun est en mesure de rendre ˆ la communautŽ; et que si elle s'applique ˆ former de pareils citoyens dans la CitŽ, ce n'est pas pour les laisser libres de se tourner chacun vers ce qui lui pla”t, mais pour les faire travailler ensemble ˆ la cohŽsion de la CitŽ.

G. - C'est vrai, je l'avais en effet oubliŽ.

S. - Observe donc que nous ne serons pas injustes ˆ l'Žgard de ceux qui sont devenus philosophes chez nous; nous leur invoquerons de justes raisons pour les obliger de se charger de la conduite et de la garde des autres. Nous leur dirons, en effet, que ceux qui sont devenus des philosophes comme eux dans les autres citŽs ont raison de ne pas prendre part aux charges de la politique. Car ils se forment eux-mmes, en dŽpit de leur gouvernement respectif, et il est juste que ce qui se forme soi-mme et ne doit ˆ personne le soin de son Žducation, ne soit redevable ˆ qui que ce soit du bienfait de son Žducation. Mais nous, nous vous avons formŽs pour tre pour vous-mme et pour le reste de la CitŽ comme des reines et des gardiennes dans des essaims d'abeilles, aprs vous avoir donnŽ une Žducation meilleure et plus achevŽe que celle qu'ont reue les autres philosophes, et aprs vous avoir rendus plus capables qu'eux de prendre part ˆ l'une et l'autre occupation. Il faut donc redescendre dans la demeure de nos concitoyens et vous habituer ˆ observer les ombres obscures; une fois que vous y serez habituŽs, vous verrez mille fois mieux que les autres et vous reconna”trez chaque image, ce qu'est et ce dont elle est le reflet, pour avoir vu les vŽritables rŽalitŽs qui ont trait ˆ ce qui est beau, juste, bien. Et ainsi pour nous comme pour vous la CitŽ deviendra une rŽalitŽ et non un rve comme le sont les autres citŽs o les gouvernants se battent pour des ombres et se disputent pour le pouvoir, comme s'il s'agissait d'un grand bien. Mais voici quelle est la vŽritŽ: la CitŽ o ceux qui doivent dŽtenir le pouvoir sont le moins dŽsireux du pouvoir est nŽcessairement celle qui est la mieux et la plus paisiblement dirigŽe; ce sera le contraire pour celle dont les dirigeants sont de nature contraire.

G. - C'est trs vrai.

S. - Ceux que nous avons ŽlevŽs ˆ la philosophie, en nous entendant, rŽsisteront-ils ˆ nos raisons? Ne voudront-ils pas se partager chacun, ˆ tour de r™le, les charges de la politique, et puis passer la plus grande partie de leur temps, ensemble, dans le pur sŽjour des IdŽes?

G. - Impossible qu'ils refusent. Car ce sont des choses justes que nous demandons ˆ des tres justes. Et, surtout, chacun d'eux n'ira au pouvoir que par nŽcessitŽ, contrairement aux dirigeants actuels dans toutes les citŽs.

S. - C'est ainsi, en effet, mon cher. Si tu trouves une vie meilleure que l'exercice du pouvoir pour ceux qui doivent tre au pouvoir, tu auras une citŽ susceptible d'tre bien gouvernŽe. Car c'est dans cette citŽ seule que dirigeront ceux qui sont rŽellement riches, non d'or, mais de ce dont il faut tre riche pour tre heureux, de vie bonne et sage. Mais si des mendiants, des gens avides de biens privŽs viennent aux affaires publiques avec l'idŽe que c'est lˆ qu'ils vont ravir du bien, il n'y a pas de citŽ bien gouvernŽe: le pouvoir est l'enjeu de rivalitŽs et c'est une guerre fratricide et intestine qui les perd et, avec eux, le reste de la CitŽ.

G. - Rien de plus vrai.

S. - Connais-tu une vie qui inspire le mŽpris de la politique en dehors de celle de la vŽritable philosophie?

G. - Non, par Zeus.

S. - Mais ce n'est pas en amoureux du pouvoir qu'il faut s'en approcher; sinon la rivalitŽ fera na”tre des querelles entre les prŽtendants.

G. - InŽvitablement.

S. - Qui contraindras-tu d'aller assurer la garde de la CitŽ sinon ceux qui sont les plus instruits sur les moyens de gouverner pour le mieux une citŽ, et qui ont d'autres honneurs et une vie prŽfŽrable ˆ celle de l'homme politique?

G. - Aucun autre.  (...)