Le sens amoureux de la sagesse ou « philosophie »
Quelques points d’introduction
Imaginons un instant que nous nous trouvons à Athènes, dans l’Athènes d’il y a 2500 ans. Nous étions sur l’agora, la place publique. Nous nous y sommes rencontrés, nous avons entamé une discussion traitant d’un sujet étrange et fascinant puisqu’il s’agit de se demander quel est le fondement de toute chose.
Nous avons commencé à parler des affaires de la cité, qui sera bientôt élu, quel parti choisir, faut-il faire la guerre. Personne d’entre nous n’a pu se mettre d’accord car tous nous avons des conceptions différentes non pas seulement en politique ou en économie ou en droit, mais plus fondamentalement, nous ne sommes pas d’accord sur ce que c’est que le bonheur de l’homme et en fin de compte sur ce qu’est l’homme.
En effet, ce que vise la « polis », la cité et son organisation c’est le bien commun. Mais encore reste-t-il à définir ce bien ! S’agit-il de la somme des biens particuliers ? Mais de toute façon existe-t-il un bien particulier ? Et finalement qu’est-ce que le bien ? Qu’est-ce que c’est que ce bonheur après lequel court l’homme ? Pourquoi le recherche-t-il ?
Nous avons commencé à faire de la philosophie parce que nous avons commencé, imperceptiblement à nous poser la question de « l’archè », du « fondement », du sol.
Alors nous nous sommes retirés à l’écart pour pouvoir prolonger la conversation, à l’écart des discussions politiques ou religieuses, des cris des commerçants et des clients qui n’en finissent pas de marchander pour acheter des olives ou du poisson séché.
Là, dans une des salles oubliées du temple d’Athèna (la déesse de la sagesse), nous allons réfléchir à ce qui fait le fond de notre désir de vivre et de notre engagement.
Ce qui nous pousse à réfléchir c’est à la fois l’urgence de la question et sa gravité. Dans un monde de violence, de fausses doctrines, où toutes les relations sont faussées, il nous faut retrouver le chemin de ce que nous sommes véritablement afin de prendre les décisions justes et vraies, afin d’être et d’agir comme des sages, et ayant ouvert pour nous la voie du Bien, y entraîner les autres.
La philosophie est une oeuvre humaine, sans doute la plus haute, en tous cas rendue nécessaire par le fait humain lui-même.
L’homme recherche l’amitié d’autrui, la philia disent les grecs. L’amitié est la relation par excellence qui constitue la société sans laquelle un homme ne peut pas devenir ce qu’il est. La philia est donc la condition nécessaire de l’humanisation, la racine de toutes les vertus. Le refus de la philia s’appelle la violence.
La philia oblige à la distance et donc à la parole, au discours. Elle est le lieu par excellence de la manifestation de la raison, de l’intelligence. L’homme cherche à connaître dans la reconnaissance même de la philia.
La raison peut se séparer de cette philia et fonctionner pour elle-même. L’intelligence alors se tourne sur elle-même et devient sa propre mesure. C’est le sens moderne de l’idéologie qui tourne toute connaissance au profit de l’individu qui connaît. L’archè lui appartient et la réalité et la philia elle-même doit plier à ses principes. La philia meurt en engendrant son contraire (la violence), tandis que la raison devient folle c’est-à-dire parfaitement logique mais coupée de toute réalité.
La connaissance philosophique se pose d’emblée comme philia, comme amitié de la sagesse, recherche de la sagesse. La raison se laisse habiter par cette amitié, se laisse transformer par elle jusqu’à atteindre l’état de sagesse de l’amitié. Les deux manifestations les plus hautes de l’humanité, le désir et l’intelligence, s’unissent dans cette recherche qui les rend l’une à l’autre parce qu’elles se sont reçues l’une de l’autre.
Mais la philosophie ne se réduit pas à ce jeu sur des termes. C’est une poursuite inlassable de la sagesse, de la lumière sur le principe fondateur de la philia, principe qui ne peut être pensé que dans l’unité, la vérité et le bien, les trois caractéristiques essentielles de ce qui constitue l’être, tel qu’il se donne et se découvre, l’être comme principe de la philia, principe de l’humanité, principe excellemment recherché par la sagesse, donc au plus haut point philosophique.
Comme vous le voyez le projet politique, la réflexion politique est éminemment philosophique, comme un aboutissement en même temps qu’une origine. Mais dans son activité propre, la philosophie ne recherche pas d’abord ce qu’il en est de l’éthique ou de la politique, mais bien plutôt ce qu’il en est de l’archè, c’est-à-dire de l’être des choses, de l’être en tant qu’être.
(On pourrait se demander s’il n’en est pas de même en théologie qui est une réflexion sur l’essence de Dieu et de ses mystères. Le point de départ et l’aboutissement du projet théologique n’est il pas l’ecclésiologie ?).
Nous allons faire de l’histoire de la philosophie...
Il faut nous demander ce dont nous allons parler...
Aussi nous allons d’abord examiner ce qu’est l’histoire, à partir de ce qu’on été les premiers historiens Grecs, inventeurs du genre.
Ensuite,
après avoir rappelé quelques points importants de l’histoire antique grecque,
nous examinerons ce qu’est l’histoire quand elle est appliquée à la
philosophie.
Les principales sources littéraires :
Hérodote (484-420) : a vécu à Athènes, d’une intense curiosité, conteur à la fois naïf et sagace, il est proche du style de l’épopée. Le titre de son livre est Historiè, qui veut dire enquête. Il juge de ce qu’on lui raconte. Tout en continuant à croire aux dieux et aux oracles, il établit une distinction entre l’action divine et la physique.
On l’appelle le « père » de l’histoire.
Thuydide (454-400) : Athénien, on l'envoie en exil pour être arrivé en retard avec son armée au cours d’une guerre avec Sparte (424). Dans son exil, il rédige la « guerre du Péloponnèse » qui se déroule du temps de son exil, entre Sparte et Athènes.
En ce qui concerne les discours, j’ai prêté aux orateurs les paroles qui me paraissaient les mieux appropriées aux diverses situations où ils se trouvaient, tout en m’attachant à respecter autant que possible l’esprit des propos qu’ils ont réellement tenus[1].
Xénophon (428-354) : originaire d’Athènes, il quitte sa cité et suit l’armée perse. L’expédition tourne à l’échec, il rejoint alors Sparte. Il raconte l’expédition perse dans « l’Anaphase », et « les Helléniques » qui prend la suite de Thucydide en couvrant la fin de la guerre du Péloponnèse, et la restauration de la démocratie à Athènes.
Ses dernières lignes qui nous soient parvenues témoignent bien de sa tristesse et son ton désabusé.
La confusion et le désordre devinrent encore plus grands en Grèce après qu’avant la bataille. J’arrête ici mon histoire ; peut-être qu’un autre s’occupera de la continuer[2].
Polybe (200-118) : déporté à Rome comme otage en 168, il ne raconte plus en priorité l’histoire de la Grèce mais bien celle de la montée d’une nouvelle puissance : Rome, pour dissuader ses lecteurs de s’opposer à la marche en avant de ce qui va dominer l’ensemble du bassin méditerranéen. Seuls cinq livres des quarante qui composent ses « Histoires » nous sont parvenus (mais cela suffirait pour remplir un gros volume de la Pléiade !).
A cause de
sa situation assez tardive dans l’histoire de la Grèce, et de sa particulière partialité, Polybe
représente un historien à part des trois autres que nous venons de citer,
intéressant pour ses sources mais peu fiable pour ces analyses. Il écrit dans
le grec de la koïné.
Autres sources littéraires :
Aristote (324-322) qui dans certains
passages des huit livres de sa Politique
dresse le bilan d’institutions qu’il sent sur le déclin ;
Strabon (-63 à 21 A.J.) qui dans sa Géographie fait le tour du monde connu (Occident, Grèce, Asie Mineure, Inde et Perse jusqu’au Caucase, Mésopotamie, Palestine, Egypte, Maghreb) essayant de justifier la géographie homérique et donnant quelques renseignements précieux pour retracer l’histoire d’Alexandre le Grand ;
Plutarque (50-120), grec vivant dans l’empire romain, qui dans ses Vies parallèles compare différentes biographies (par exemple César et Alexandre) avec un goût prononcé pour l’anecdote savoureuse, les mots historiques, citant de nombreux documents disparus, et a exercé une influence considérable sur toute la littérature française depuis la Renaissance jusqu’à Jean-Jacques Rousseau, et a appris à Shakespeare le plus gros de ce qu’il sait sur les personnages de ses pièces romaines ;
Pausanias (115-180) qui dans sa Périègèse (ou tour de Grèce) donnant le produit de son « autopsie » (ce qu’il a vu par lui-même) des monuments grecs avant les déprédations barbares et chrétiennes, relevant des inscriptions, toutes les fouilles archéologiques ont corroboré son témoignage.
Chronique et Histoire
Chronique vient du grec « chronos » qui désigne le temps qui s’écoule (à la différence du terme « kairos » qui indique un point de cette durée au sens d’événement qui fait sens, c’est « l’occasion favorable »).
Cette « durée » porte une ambiguïté, elle est à la fois destructrice de la réalité (changement perpétuel), apportant la mort à tout ce qui naît, et en même temps elle est le lieu du perfectionnement (on ne dit pas à dessein « progrès ») qui permet aux choses de devenir ce qu’elles sont.
Aussi la chronique considère le temps de façon linéaire, comme sol, fondement du récit. C’est le « chronos » qui fait le lien, qui permet de passer d’un événement à l’autre. Son but est de donner une orientation au « chronos » en essayant de retrouver dans la ligne des faits (des « kairoi »), une constante, quelque chose qui ne change pas.
On a donc une série d’anecdotes dont le sens se découvre par la répétition d’une forme semblable. Par son aspect de construction d’un récit volontairement éclaté dont le déroulement suit la ligne temporelle tout en en faisant surgir les moments clés, les « kairoi ».
On se trouve donc devant un processus imitatif qui cherche à nous fait revivre, comme de l’intérieur, dans une temporalité qui n’est plus, un événement passé, afin de donner sens à notre propre temps par contamination, avec le rythme propre du récit. La chronique est donc un art, un genre littéraire.
D’autre part cette chronique a un but moral ; elle cherche le plus souvent à faire passer un enseignement à l’aide de récits. En fait c’est cela qui est principalement visé, la voix de ceux qui nous ont précédés vient renouveler, revivifier le sens de notre existence actuelle, en y découvrant ce qui y était caché.
Alors, qu’en est-il de l’histoire ?
Nous l’avons vu avec les premiers historiens grecs, l’histoire est d’abord une « enquête ».
Qui dit « enquête » dit question, recherche, reconstitution de certains faits passés, pensons à une enquête policière, juridique. Nous somme dans le domaine du droit.
Le présent pose un problème, ce problème est lié à des faits passés qu’il faut retrouver. On interroge des témoins, on cherche des « pièces à conviction », des documents, tout ce qui est relatif à l’affaire qui nous occupe, afin de mieux la comprendre, l’analyser, et permettre au juge de prendre une juste décision.
La différence entre l’enquête judiciaire et l’enquête historique, c’est ce que vise la décision qui va être prise. Dans le premier cas, on en reste à une personne, ou un groupe de personnes, ou un objet particulier. On juge une personne particulière actuelle. Dans le deuxième cas, il s’agit de l’humanité actuelle en général, l’examen du mouvement des siècles en tant qu’il nous constitue aujourd’hui.
Mais c’est bien la seule différence. La problématique historique est toujours une problématique actuelle qui cherche dans les événements passés une réponse. La question « qu’en est-il de l’humanité ? » se reçoit du passé de cette même humanité.
Ainsi en est-il de chacun des trois grands historiens des Vème-IVème siècles, Hérodote, Thucydide et Xénophon. Tous les trois essaient de comprendre ce qu’il en est de l’homme grec en cette période tragique des guerres, soit avec les barbares (guerres médiques), soit des grecs entre eux (guerre du Péloponnèse).
L’histoire n’a pas un genre littéraire particulier. Elle pourra se dire sous la forme d’un poème, d’une épopée avec des discours comme chez Thucydide (« j’ai prêté aux orateurs les paroles qui me paraissaient les mieux appropriées aux diverses situations où ils se trouvaient, tout en m’attachant à respecter autant que possible l’esprit des propos qu’ils ont réellement tenus »).
L’histoire est donc une enquête, une tentative de réponse à une question troublée, que masque le présent qui ne dit rien d’autre que lui-même. Elle n’a pas comme support la linéarité du temps, le « chronos », mais l’humanité comme « kairos » permanent, attaché au « chronos ». L’histoire est donc une enquête sur le présent à partir des traces (actuelles) que nous ont laissées ceux qui ne sont plus.
Quelques moments de l’histoire grecque antique
2000-1500 : un groupe parlant une langue indo-européenne s’installe en Grèce continentale. A peu près à la même époque, à Cnossos, en Crète, fleurit la civilisation minoenne (d’après la légende grecque du roi Minos), une civilisation où la femme semble jouer un rôle prépondérant.
Vers 1500, au moment de l’explosion d’un volcan, les indo-européens du continent envahissent Cnossos et remploient à leur profit les palais et l’écriture (linéaire A) en l’adaptant pour leur langue (linéaire B). Cette dernière a été traduite (vers 1952) et on a eu la surprise de s’apercevoir que c’était bien du grec (« laos » par exemple désigne le peuple en armes, les guerriers ; ou encore « pasireu » désigne les officiers nommés par le pouvoir central, mot que l’on retrouve en grec pour désigner le roi : « basileus »). Tous les dieux du panthéon grec sont cités sauf Apollon.
1200-800 : le linéaire B disparaît et avec lui ces Etats bureaucratiques que l’on appelle mycéniens, sans que l’on sache exactement pourquoi.
800-700 : Aux alentours de 800, les grecs empruntent aux phéniciens, qui sont des sémites, leur alphabet. Ils écrivent au début alternativement de droite à gauche, puis de gauche à droite, puis définitivement de gauche à droite (les mots « alpha » et « bêta » n’ont de sens que dans une langue sémite, c’est l’aleph, le boeuf, et beth, la maison).
C’est l’époque de la rédaction des poèmes homériques qui auraient été composés à une date antérieure. Il est en tous cas à noter que le monde qui y est décrit pourrait s’étendre de l’époque mycénienne au septième siècle. En fait, l’apparition des poèmes homériques correspond à la « renaissance » de la civilisation grecque, ou mieux à sa constitution, à sa fondation. La Grèce antique naît de la mise en forme de ses traditions et de son écriture à l’intérieur de l’épopée homérique. C’est aussi une période de colonisation qui voit la constitution des cités. A la différence des autres villes antiques, les grecs, commerçants et colonisateurs, curieux de tout, aventuriers, ne font pas d’un château ou d’une citadelle le centre de la communauté urbaine, mais bien plutôt de l’agora, de la place publique qui sert à la fois de marché, de lieu de discussion, de rencontre, le lieu de la justice et de l’éducation.
A cette même période apparaît dans le site grandiose de Delphe les premières traces d’un nouveau culte rattaché à un dieu venu d’Asie, Apollon. Dans l’Iliade de Homère, il est favorable au troyens, donc du côté des asiatiques.
La Pythie, cette prêtresse qui exerce la divination, peut être consultée dans le sanctuaire (pas de vapeurs enivrantes, l’archéologie est formelle !). Cette Pythie va jouer le même rôle que les poèmes homériques, un rôle de constitution. En effet, elle encourage le culte des Héros des temps passés (Thésée ou Oreste), et la fondation de colonies. Ainsi, Apollon va être vénéré dans certaines cités sous le titre de « archègetès », de « fondateur ».
Le conseil de l’oracle va jusqu’à influencer la philosophie. On peut lire dans le temple les inscriptions suivantes : « gnôthi seauton », le « connais-toi toi-même » de Socrate, et « to metron ariston », le fameux adage : « la mesure est ce qu’il y a de meilleur » qui fait le fond de la morale d’Aristote. Cet oracle s‘exercera jusqu’en 391 après J. C;. (Théodose y met fin avec les jeux olympiques.
600-400 : période des guerres médiques (contre les mèdes, les « perses »). Darius, roi des Perses, se retrouve à la tête d’un empire de 3 millions de kilomètres carrés. Les villes grecques tombent les unes après les autres. Certains fuient vers des colonies plus à l’ouest comme Marseille. Darius essuie un échec à Marathon le 13 septembre 490 à cause de l’armée athénienne.
Le fils de Darius, Xerxès remporte par mer la fameuse victoire des Thermopyles (481) et ravage l’Attique évacué par la quasi-totalité de ses habitants.
En 480, la flotte perse tente de coincer les grecs dans la baie très étroite de Salamine mais perd 200 vaisseaux. Xerxès doit se retirer. La bataille finale a lieu en 479 à Platées. L’armée Perse doit battre en retraite.
Ces guerres médiques sont le sujet de la première tragédie que nous ayons « les Perses » d’Eschylle (472, une dizaine d’années après le drame).
Le chorège de cette pièce (celui qui a donné de l’argent pour qu’on puisse la jouer) s’appelle Périclès. Il est jeune, pas très intelligent si ce n’est dans les affaires politiques. Il a le goût du pouvoir.
445-430 : c’est l’arrivée au pouvoir de Périclès (il meurt en 429). C’est l’époque glorieuse de la démocratie athénienne (encore que Périclès ait tout fait pour avoir et garder le pouvoir !).
La souveraineté appartient à l’assemblée, l’ecclésia, tous les citoyens (les hommes de plus de dix-huit ans). Le vote a lieu à main levée, sauf dans le cas de l’ostracisme (vote sur un tesson, ostraka). La boulè, le conseil de la cité, est composé de cinquante membres. Un principe est à signaler, celui de la « liturgie », qui signifie « oeuvre de service public » (contient le mot laos, peuple) qui consiste à ce qu’un des riches citoyens fasse un don soit pour monter une tragédie (chorégie), soit pour équiper un bateau de guerre (triérarchie).
431-404 : c’est la guerre du Péloponnèse, une guerre entre Sparte et Athènes, faite de rivalités, d’alliances avec la Perse, de combats par personnes interposées, de massacres. En 406, Athènes remporte une victoire, mais les généraux vainqueurs négligent de secourir les bateaux naufragés durant le combat. On vote leur condamnation à mort.
Une voix s’élève contre une telle décision injuste, du moins irrégulière, voix qui ne sera pas écoutée, celle de Socrate.
400-300 : C’est le siècle le plus riche pour l’histoire de la philosophie. En histoire, c’est celui de la fin des cités grecques, la disparition de la tragédie, l’expansion du « génie » hellénique jusqu’aux confins du monde connu, grâce aux conquêtes d’Alexandre (influence des canons grecs sur la statuaire indienne).
D’abord apparaissent les « sophistes », des gens qui se présentent comme possédant un savoir, le plus souvent un savoir technique, ou une sagesse. Parmi les plus célèbres on peut nommer le linguiste Prodicos de Céos, Hippias d’Elis, un encyclopédiste, le premier à dresser la liste des vainqueurs olympiques, Protagoras d’Abdère (485-415, présent à Athènes du temps de Socrate) qui pose des questions sur l’origine des lois, sur la démocratie, la nature des dieux, la possibilité d’atteindre la vérité, Gorgias de Léontinoï (vers 450-380), professeur d’éloquence qui fonde la théorie de la rhétorique, cette science de l’orateur si importante à Athènes. En affirmant que « l’homme est mesure de toutes choses », ils introduisent l’idée que l’individu dans la cité est à lui même sa propre raison, sa propre morale, sa propre voie vers le bonheur. Tout peut don être étudié, examiné, sans référence à la morale, aux coutumes, à la religion ou aux moeurs de la cité. Les bases de la moralité sont ébranlées.
Vers 404, dans une Athènes épuisée par la guerre et les luttes fratricides, arrive au pouvoir un certain Critias, ami de Socrate et de la famille de Platon. Il doit préparer une nouvelle constitution et réunit pour ce faire trente membres qui vont faire régner la terreur. Entre 1500 et 2500 citoyens sont exécutés selon un mode d’exécution « propre », la ciguë. Socrate est invité à aller arrêter un certain Léon de Salamine, il refuse. Les démocrates revenant au pouvoir, la tyrannie de Trente prend fin. Les politiciens réactionnaires sont couverts par l’amnistie. On cherche alors d’autres coupables et on trouve Socrate exécuté en 399 après un procès. Platon et Aristote vont continuer son oeuvre : chercher de nouvelles bases à la moralité ébranlée par les sophistes et par les épreuves d’une guerre interminable.
Thucydide écrit :
la guerre, avec les restrictions qu’elle apporte à la vie de tous les jours, est une école de violence. Elle modifie l’humeur de la majorité des gens en l’accordant a avec les réalités du moment.
Les hommes en vinrent, pour qualifier les actes, à modifier arbitrairement le sens des mots. L’audace insensée passa pour du courage et du dévouement au parti, l’attentisme prudent pour de la poltronnerie dissimulée sous des apparences honorables, et la modération pour le masque de la lâcheté[3].
C’est sans doute à ce moment que naît la philosophie. De cela nous nous en expliquerons plus tard.
334-323 : l’épopée d’Alexandre qui représente l’éclatante victoire de la sophistique. Fort de son savoir, Alexandre part à la conquête du monde. 334, premières victoires sur les perses ;
333, il est en Syrie et tranche d’un coup d’épée le fameux « noeud gordien » et remporte la même année la bataille d’Issos, les perses sont vaincus. 331, il fonde Alexandrie, livre une dernière bataille contre Darius III, roi des perses (qui sera assassiné en 330) ;
330, il pille Persépolis. Les trois années qui suivent, il soumet l’Afghanistan et l’actuel Turkestan soviétique ;
328-327, il demande qu’on l’honore comme un dieu par le prosternement, la proskynèse ;
326 : il atteint le bassin du fleuve Hindus. Son armée, qui a déjà parcouru 18000 km refuse de le suivre dans la vallée du Gange. Il séjourne en 325 à Haidebarad se livrant à de multiples massacres pour terroriser les populations locales. Il divise alors son armée en trois, une longeant en bateau le golfe persique, une autre explorant une partie plus haute des terres, la troisième, dont il prend le commandement, traversant un désert brûlant ;
324, il gagne Suse et Babylone ;
323, il meurt à Babylone, ses généraux vont se partager son empire.
Un auteur antique écrit :
Alexandre, fils de Philippe, Macédonien, commençant par la Grèce, entreprit de nombreuses guerres, s’empara de mainte place forte et mit à mort les rois de la contrée. Il poussa jusqu’aux extrémités du monde en amassant les dépouilles d’une quantité de nations et la terre se tue devant lui.
Cet auteur, comme on l’a sans doute reconnu, est celui du premier livre des Maccabées[4] .
Le bilan est stupéfiant : il a fondé une quarantaine de villes et surtout répandu partout la culture grecque. Il crée un courant commercial entre l’Egypte et l’Inde. Grâce aux techniciens qui l’accompagnaient, d’immenses inventaires géographiques, zoologiques, botaniques, ethnologiques, commencés sous l’impulsion d’Aristote. Ce n’est pas un cliché historique que de dire qu’en 13 ans Alexandre a changé la face du monde.
Le cercueil d’Alexandre est emmené à Alexandrie en une longue procession, symbole du basculement, de la fin d’une époque et de l’ouverture d’une nouvelle ère. La folie (mania) a remporté la victoire sur la sagesse, la démesure (hubris) sur la mesure, Dionysos sur Apollon (Alexandre, par sa mère vouait un culte à Dionysos), l’empire sur la cité.
Histoire de la Philosophie
Le passage par l’étude de ces quelques points importants de l’histoire grecque antique vont maintenant nous être très précieux pour définir exactement ce qu’il en est de l’histoire appliquée à la philosophie.
L’histoire, nous l’avons vu, est une « enquête » qui suppose un problème actuel à résoudre à partir d’une connaissance et d’une analyse des faits passés. La philosophie est une philia qui cherche à s’accomplir, qui aspire à sa plénitude par participation pleine et entière de la raison dans la quête de l’archè, du sol, de l’être.
L’histoire de la philosophie sera donc une enquête sur la philia, un questionnement du désir qui sous la forme d’une parole, d’un discours, se dit à lui-même ce qu’il est, tout en se recevant d’une autre parole. Que me disent aujourd’hui Parménide, Platon, Aristote ou Hegel sur l’archè, quelles influences ont-ils reçues, quelles traditions nous ont transmis leurs pensées, quel « visage » de l’être nous présentent-ils ?
Leur interrogation est toujours actuelle parce que touchant à l’essence même des choses selon le mouvement d’une philia universelle qui part de l’archè et y retourne.
Le mystère du mouvement de l’être c’est qu’il se dit à lui-même en un être particulier.
Mais, et là nous sommes en désaccord avec Hegel, c’est cet être particulier, l’homme, qui en a l’initiative, car cela appartient justement à sa particularité.
Selon une ligne chronologique, qui est celle de la tradition, nous examinerons donc la pensée de certains philosophes en évitant de détacher leur pensée de leur particularité sans laquelle elle n’aurait jamais pu voir le jour.
Dirons nous que la sagesse est née avec Socrate ? Certes non, il y a eu des sages avant lui, des sages que nous pourrions appeler philosophes Mais il est le premier dans sa recherche de la sagesse (philosophie) à interroger la tradition philosophique, et même la tradition de tout savoir.
La philosophie naît avec Socrate, parce qu’avec Socrate elle prend conscience d’elle-même. Et c’est de cette philosophie là que nous connaissons jusqu’à maintenant, au sens d’une réponse après enquête de la tradition. L’histoire de la philosophie fait partie intégrante de la philosophie elle-même.
La mort de Socrate est venue donner à la philosophie ses lettres de noblesse. Comme on peut lire dans la Bible :
c’est dans sa mort qu’on reconnaît le juste
Le vrai combat du philosophe est révélé, celui de la violence étatique, de cette toute-puissance du savoir qui croit qu’il sait, de la loi qui veut mettre à genoux les hommes en pensant faire leur bonheur.
Les Pères de l’Eglise ne se sont pas trompés en voyant en Socrate une figure christique, comme annonçant, préparant pour les païens la venue et le sacrifice du Sauveur.
Le Christ sera présenté comme la Sagesse parfaite, celle des origines, qui réconcilie l’homme avec Dieu par la philia divine manifestée dans le verbe. Athanase d’Alexandrie parlera de la philanthropie du Seigneur. Sur la croix, le commencement, l’archè du livre de la Genèse, est renouvelé. C’est le sens du Prologue de saint Jean.
Pour l’instant nous sommes encore dans le temple d’Athèna. Nous avons contemplé dans la sagesse de l’amitié les commencements de l’être qui se découvre se disant à lui-même qu’il est. Nous allons rejoindre l’agora que les marchands commencent à déserter car il se fait tard.
Comme Ulysse, nous avons quitté Troie et cherchons à rejoindre notre patrie. Athèna nous guide. Au bout de l’immense mer Pénélope nous attend, faisant et défaisant sa toile. Un auteur antique écrit :
C’est d’elle qu’il est parti, comme d’une patrie, et il doit revenir à elle, en dehors de qui il n’est pas de vraie sagesse.
Le philosophe tisse les mots et les idées entre eux et les défait (sens du mot analyse : « dé-tisser ».
Le même auteur (Eustathe XXIV, 140 ?) écrit :
Et toi, mon ami, pour l’instant tu ne sais pas si nous avons bien conduit ce raisonnement sur la toile : tu es encore dans le vestibule des introductions. Mais lorsqu’on t’aura inscrit parmi les prétendants de la sage Pénélope, toi aussi tu travailleras à la toile, et Pénélope, la philosophie, allumera pour toi, en secret et en silence, les flammes de la connaissance et te fera voir comment on défait cette toile : alors tu pourras te rendre compte que nous avons bien tissé, avec elle, les fils de cette élévation.
Ici nous achevons, mais que l’on se rassure, le voyage vient à peine de commencer.
La
tapisserie.
Vous connaissez la tapisserie de la Dame à la Licorne qui est exposée au Musée de Cluny. Il reste encore beaucoup de choses à découvrir de tous les symboles que l’on peut y voir. Nous savons aujourd’hui que le blason partout représenté appartient à une famille de juristes, les « Le Viste » originaires de Lyon dont certains vivaient à Paris. Mais on ne sait toujours pas où a été fabriquée la tapisserie ni qui en fait les cartons (peut-être un artiste parisien proche de la cour des Bourbons). Enfin l’œuvre daterait de la fin du XV siècle
En 1882 le musée de Cluny l’achetait dans un lot d’objets d’origine médiévale Ces tapisseries ne sont pas « à hystoires » mais des « verdures » ou encore des « mille-fleurs ».
La tapisserie est composée de six tableaux et on y a reconnu sans trop de difficultés une allégorie des cinq sens plus une représentation énigmatique qui serait une récapitulation ou une présentation de la série. A chacune des six scènes on voit sur une île bleu nuit une jeune femme élégante en compagnie de divers animaux et dans un décor de verdure. La vue est symbolisée par une licorne se regardant dans le miroir que lui tend la Dame, le toucher par cette même dame effleurant la corne de l’animal et tenant fermement la hampe d’un étendard, l’odorat par une guirlande tressée, l’ouïe par le jeu de l’orgue, le goût est évoqué par un geste de la suivante tendant une coupe (ou un drageoir) à sa maîtresse pendant qu’un singe se livre à la gourmandise et qu’un lion ne paraît pas indifférent aux douceurs proposées.
Enfin, la sixième tapisserie qui nous intéresse en plus de toutes les autres d’autant plus qu’elle n’a pas vraiment reçu jusqu’à ce jour une explication vraiment convaincante si ce n’est peut-être celle que nous allons exposer.
Le sixième tableau mystérieux.
La dame et sa servante se tiennent devant un pavillon bleu brodé d’or. La jeune femme dépose dans la cassette qui lui est tendue le collier qu’elle portait jusque là au cou comme si elle avait le désir de trouver l’apaisement dans l’abandon des passions. Ce serait une manière de comprendre a devise inscrite au haut du fronton d la tente « A mon seul désir » qui signifierait la maîtrise de soi par libre choix : « A mon seul désir » ou encore « A ma seule volonté ».
Il y aurait encore une autre interprétation. Ce désir de la dame serait celui de la beauté de l’âme atteinte non par les sens mais par l’intelligence comme l’indique le Banquet de Platon dans la relecture qu’en fait Marsile Ficin à Florence et qui est publiée justement peu avant la création de la tapisserie. Mais des éléments du décor sont incompatibles avec ce point de vue comme la présence d’un singe, signe de l’animalité, qui apparaît non seulement dans le goût l’odorat et le toucher, mais également dans le sixième panneau où il ne devrait pas être.
Le sens du coeur.
Gerson, chancelier de l’Université Paris au début du XVe siècle prêche un mercredi de carême (8 mars 1402, Œuvres complètes, éd. Glorieux, Paris, 1960-1973, vol. VII, l’œuvre française, t. II, p. 1081-1082) fait des sens des disciples de la vraie doctrine et des bonnes mœurs. Mais pour lui il n’y en a pas cinq mais six. En effet, il y a un sens intérieur, le cœur, le principal, que l’on doit garder pour garder son âme. Ce sens est le siège de l’amour, de la passion et de la volonté et il doit donner l’exemple aux autres sens à l’aide de la raison pour les garder notamment de la luxure. Dans un autre ouvrage, « Moralité du cœur et des cinq sens de l’homme », il explique que cet organe est un « trésor de connaisance, de tout art, de toute science (...) fontane de vie, de joie et de renvoiserie (gaité) » (Parie, Bnf, ms.fr. 24841, fol. 199).
Cette dernière tapisserie, ou première de la série, est e quelque sorte un éloge de cet amour très pur qui oblige comme à regret (sens aussi du mot « désir ») à déposer son collier, renoncer aux passions générées par les autres sens au nom de la vie morale mais surtout du libre arbitre. D’ailleurs la lettre qui suit l’inscription « A mon seul désir » est un « Y » du moins selon une tradition tout à fait établie à l’époque comme symbole du choix entre les voies (bivium).
Mais il y a une clef qui est contenue dans le titre même. En effet, « A mon seul désir » est une anagramme qu’on peut ainsi écrire en utilisant toutes les lettres : « LE VI SENS D’AMOUR ». Tout cela confirme la thèse de ses six sens qui vont nous aider dans la représentation de notre parcours.
La sagesse amoureuse
Il ne faudrait pas se tromper sur le contenu moral de cette dernière tapisserie. Il y a là une sagesse qui ne renie rien des expositions précédentes. Le cœur gouverne les sens mais il ne s’y oppose pas. Il est d’ailleurs lui-même un sens. Mais c'est là que prend place la philosophie. L’amour non seulement guide la raison, mais guide aussi les sens qui participent à la connaissance du monde.
On sait qu’Aristote fait totalement confiance à la perception sensitive et tout doit passer par cette appréhension de la réalité à partir de laquelle la raison prend son envol en interrogeant ce témoignage même fragile, en posant des relations, des analogies, en ordonnant, en distinguant. Platon, lui, est du côté de la raison contemplative qui a su s’arracher à la perception immédiate et fausse des sens pour contempler la vérité du Bien absolu et faire en retour le tri entre les ombres et les lumières, entre le faux et le vrai, l’être et le non-être.
La tapisserie de la Dame à la Licorne nous propose une autre voie, celle du cœur, celle de l’amour, celle finalement de la philosophie dans ce contexte renaissant de la fin du XVe siècle déjà acquis au néoplatonisme du moins à travers les élites florentines. La dame n’est rien d’autre que la sagesse qui doit gouverner et sa raison et ses sens par le cœur, par le sens intérieur qu’elle doit garder pur. D’ailleurs, elle est pure, c’est une vierge puisque la licorne a accepté de l’approcher, cette licorne qui est également l’image du Christ dans la tradition, la sagesse du Père.
La dame ne doit pas seulement être sage. Cela, l’expérience et une juste pensée le lui apprennent. Il faut encore qu’elle aime cette sagesse, qu’elle la poursuive, qu’elle la recherche avec zèle, avec ardeur. Il faut qu’elle soit philosophe, qu’elle abandonne la vanité, la gloire, la sensualité, la richesse, pour se consacrer à la vérité. Comme le dit Platon, l’amour est philosophe qui nous fait aller de connaissance en connaissance toujours plus juste, plus belle, plus essentielle jusqu’au principe qui rassemble tout et à partir duquel nous contemplons les choses dans leur être propre et véritable.
Le parcours des six sens.
Nous avons donc choisi comme introduction à la philosophie de faire un parcours initiatique qui va nous mener, nous promener dans le jardin des grandes pensées. J’ai bien dit « initiatique ». En effet, chacun des penseurs, des fondateurs, s’est présenté comme une sorte de Grand-Prêtre venu apporter une révélation. Nous avons à faire à des écoles de spiritualité. Qui prétendent chacune pour sa part nous livrer les secret ultimes de la réalité et des dieux.
A chacun des grands philosophes nous avons attribué un sens, et cela pour plusieurs raisons.
La première, et elle n’est pas la moindre, c’est la raison mnémotechnique. On apprend bien que par image. La deuxième, c’est la raison de convenance. En effet, l’attribution d’un sens ne se fait pas au gré du hasard mais en raison de la pensée même qui trouve dans un des sens son illustration, mais surtout dans une partie du corps symbolisant le sens.
Ainsi nous aurons dans le désordre :
- la bouche de Socrate (que nous associons à Platon),
- le nez du « divin Épicure » (on peut apprécier le fumet d’un plat sans se livrer à la gloutonnerie),
- la main de Zénon le stoïcien (la main est un fort symbole pour les stoïciens),
- l’œil des sceptiques (ils n’arrêtent pas d’examiner, de scruter les pensées pour en découvrir la vanité),
- l’oreille d’Aristote (il est à l’écoute du monde et des témoins)
- et enfin le cœur de Plotin, lui qui rassemble dans sa pensée tous ses prédécesseurs et les unit dans une pensée forte et originale.
Il y a une troisième raison de choisir cette image des sens, c’est ce que je vais essayer de développer durant les six séances à venir. En effet, la philosophie est une tentative de sauver l’espace humain en le redéfinissant, non pas en lui enlevant toute spiritualité, mais bien au contraire en le « respiritualisant » en quelque sorte, en lui redonnant son visage. La philosophie permet à l’homme de gagner en autonomie mais ne croyons pas qu’il va s’abstraire du spirituel, bien au contraire. Je ne dis pas qu’il va retrouver le chemin de la religion.