LE NEZ D’EPICURE :
UN PARFUM DE LIBERTE
1. Introduction : un sage à réhabiliter
2. Le meilleur des hommes
3. La canonique
4. L’éthique
5. La physique
5. Les héritiers de l’école épicurienne, Lucrèce.
BIBLIOGRAPHIE
BRUN J., Épicure
ÉPICURE, Lettres, maximes, sentences, trad. J.-F. Balaudé, Paris, L.G.F., 1994.
Lettres, trad. J. Salem, Paris, Nathan,
1995.
Les épicuriens, les stoïciens et les sceptiques ont tous en commun une certaine forme d’austérité. Ils s’adonnent volontiers à tous genres de frugalité, leur conduite est sérieuse et même irrépréhensible du point de vue de la morale de leur temps. Ils touchent toutes les classes de la société, les esclaves, les nobles, les riches propriétaires et les empereurs. Mais, pourtant, rien de plus opposé que leurs doctrines respectives ! Les uns voient dans l’essence du quotidien le plus banalement plaisant, la solution du bonheur, d’autres poursuivent la réalisation impossible d’une manifestation absolue de l’universel, quelques-uns hésitent entre ces deux voies, et choisissent de ne pas décider, faisant du renoncement à poursuivre une réponse, l’engagement le seul vraiment digne du philosophe.
Ces objectifs contradictoires, et pourtant vécus de façon assez semblable, ne lasse pas d’aiguiser notre curiosité. On peut cependant les rassembler autour d’une seule question, une seule proposition : quel sens humain donner à cette existence apparemment vouée à la précarité. Faisons donc un tour chez ceux du Jardin, en commençant par leur fondateur, le délicieux et pourtant si mal compris Épicure.
(Ce texte n’est pas la conférence telle
qu’elle a été donnée, mais des notes qui peuvent servir à ceux qui auraient
manqué la séance et aux auditeurs s’ils veulent aller plus loin, ou simplement
retrouver certaines informations. Beaucoup de commentaires sont facilement
accessibles sur internet à partir d’un simple moteur
de recherche.)
I. Épicure et ses héritiers
1. Un sage à réhabiliter
Le terme « d’épicurien » a toujours été une source de malentendus. Selon les dictionnaires, c’est un homme sensuel, bon vivant pour ne pas dire jouisseur, ou un individu qui mène une existence consacrée aux plaisirs, ou encore un glouton aux moeurs déréglées. Quant à Épicure lui-même, les avis au cours des siècles ont été très partagés. Cicéron le détestait, Lucrèce le vénérait. Pour les uns, il est un athée, un débauché coureur de femmes, pour les autres un saint, un prophète.
Pour ceux qui connaissent ses écrits, ou du moins ceux que la tradition nous a transmis, il apparaît tel un ascète, se contentant de peu et ayant une vie très réglée. Par exemple, dans une lettre à un disciple, que nous rapporte Stobée dans son Florilège (XII, 34), le sage écrit :
Mon corps déborde de bien-être quand je vis de pain et d’eau et je méprise les plaisirs du luxe, non à cause d’eux-mêmes, mais des incommodités qu’ils entraînent.
Peut-être est-il temps de réhabiliter la figure de ce philosophe ! Il est le fruit de la fin de la démocratie antique et l’expression du refuge des sages hors du monde, avec une forme limitée de vie sociale fondée sur l’amitié. Si ce courant n’a pas réussi à travers les siècles, il est l’hôte de pas mal de philosophies et représente une alternative intéressante au caractère radical de certaines pensées : la recherche d’une éthique du plaisir au moment où apparaissent des morales à la rigueur absolue, le rejet de la Providence en un temps où la seule référence de l’homme est la Providence divine., une forme d’écologie de soi-même dans un contexte de mépris du corps et de doute sur les capacités de la raison, manifestée par tel homme.
La philosophie est une curieuse science, difficile à cerner. Elle traite de tout, de physique d’astronomie, de cosmologie, d’éthique, de poétique, de politique, de logique, de mathématique, d’épistémologie, d’ontologie, etc. Un moyen de comprendre la pensée des philosophes de l’Antiquité est de distinguer ce qui a éveillé plus particulièrement leur intérêt. Les présocratiques ont privilégié la cosmologie et la physique, on les appelaient d’ailleurs « physiologues ». Socrate a en quelque sorte inventé l’éthique. Platon et Aristote, quoique s’intéressant à tout, centrèrent leur pensée sur l’ontologie. Avec Épicure, un nouveau tournant est pris avec une prééminence de l’éthique sur la physique. Cette fois-ci, il ne s’agit pas de considérer l’homme comme un citoyen, un ethos à qui il incombe en premier lieu d’accomplir certains devoirs, mais comme un individu en quête de bonheur. Le zoon logikon n’est plus un animal politique, zoon politikon, une unité faite pour être insérée dans une communauté, mais un homme privé dont la règle première est de vivre caché (lathe biosas).
Des trois cents écrits environ, qu’il aurait produit, parmi lesquels un ouvrage Peri. Fu,sewj, Sur la nature, en 37 livres et un traité de méthodologie, le Canon, il ne nous reste que quelques fragments, des maximes et trois lettres importantes (Lettre à Pythoclès, sur les phénomènes célestes, sans doute inauthentique, Lettre à Hérodote, sur des problèmes de physique, Lettre à Ménécée, sur des sujets éthiques). Tout cela nous a été transmis par Diogène Laërce. Cicéron, Plutarque, Sextus Empiricus nous ont conservé aussi des fragments importants. Des passages de son traité Sur la nature, retrouvés en 1752 sur des papyrus à Herculanum nous ont permis d’avoir de nouveau renseignements sur son œuvre. D’autres maximes ont été découvertes dans un manuscrit du Vatican [1] en 1888. La dernière mise à jour de l’édition de tous ces textes est celle de G. Arrighetti [2] en 1950. Toutes ces découvertes témoignent de la grandeur et de la complexité d’une pensée qui n’a pas grand chose à voir avec la réputation que ses détracteurs lui ont faite au cours des siècles.
2. Le meilleur des hommes.
Épicure, ce philosophe, qui demande à un de ses amis dans une lettre : « fais-moi tenir un pot de fromage afin que je puisse, de temps en temps, faire bombance »[3], est né à Samos, en 341 avant Jésus-Christ, le second de quatre frères (Néoclès, Chérédème et Aristobule), de parents athéniens (Néoclès et Chérestrate, qui étaient venus sur l’île fonder une colonie après en avoir chassé les habitants). Son père s’occupe d’une école et son fils lui tient compagnie durant la classe. Il s’inscrit à l’école publique. Voici comment Sextus Empiricus nous raconte le premier cours de sa rentrée scolaire [4].
– Au commencement naquit le Chaos, dit le maître.
– Et de quoi naquit-il ? demande Épicure.
– Cela nous ne pouvons pas le savoir : c’est un sujet réservé aux philosophes.
– Alors, que fais-je ici à perdre mon temps ? répliqua Épicure. Je vais directement chez les philosophes !
Vers l’âge de quatorze ans, il commence l’étude de la philosophie et son premier maître est un platonicien de Samos, Pamphile. Il se rend ensuite à Teos, chez un disciple de Démocrite, Nausiphane, qui, quoiqu’il ai dit par la suite, a eu sur lui une influence considérable [5]. En 323, il a dix-huit ans. Il part à Athènes accomplir l’ephebia, en quelque sorte son service militaire en même temps que le fameux Ménandre, l’auteur de comédies. En cette année, Xénocrate enseigne à l’Académie, Aristote au Lycée. Il a pu entendre leurs cours. Alexandre le Grand meurt. Le nouveau roi de Macédoine, Perdicas, soutient les anciens habitants de Samos qui rejettent les Athéniens à la mer. Préoccupé du sort de sa famille, Épicure part les rejoindre à Colophon où ils se sont réfugiés, et il fonde là, avec ses frères Néoclès, Chérédème et Aristobule, ainsi que l’esclave Mus, la première confrérie épicurienne.
Ils cherchent un lieu où s’établir. Les sectes platoniciennes ne voient pas d’un très bon œil cette nouvelle école qui détourne la jeunesse de la religion et de la politique. Il tente de s’installer à Lesbos, puis à Lampsaque où il rencontre son épouse, Thémista. Après cinq années passées en province, il revient à Athènes et achète pour quatre-vingt mines (huit mille francs-or), une maison et un beau potager planté de choux de raves et de concombres, en pleine campagne. Ce « jardin », comme on a coutume de le désigner, va donner son nom à toute l’école fréquenté par des gens de toute sortes, hommes et jeunes garçons, étrangers et esclaves, nobles athéniens et catins de toutes obédiences. Ce sont oi` avpo. tw/n kh,pwn, « ceux du jardin. Aussitôt les langues vont bon train. Selon la « commère » de l’antiquité, Diogène Laërce[6], Épicure et un de ses disciples, un certain Métrodore, se sont partagé les charmes de cinq hétaïres : Léontia, Marmarias, Hédéia, Erotios et Nicidios, et que tous dormaient dans un même lit. Diotime écrivit cinquante lettres obscènes, les signant toutes Épicure, dans le seul but de lui jouer un mauvais tour. Un stoïcien, Posidonius, raconte qu’il incitait son plus jeune frère à se prostituer. Plutarque, dans un livre intitulé Non posse suaviter vivi secundum Epicurum, explique comment ce soi-disant maître de sagesse tenait un journal où il notait combien de fois il avait fait l’amour et avec qui[7].
D’ailleurs, les épicuriens subirent de véritables persécutions. On les chasse, on purifie leurs demeures par le feu. N’enseignent-ils pas une philosophie efféminée et vraiment ennemie des dieux ? On les exile après les avoir enduits de miel et donnés en pâture aux taons et aux moustiques. Et si l’un d’eux revenait, il serait précipité du haut d’un rocher, habillé en femme[8]. Ce qui indispose le plus dans ce nouvelle doctrine, c’est le mépris affiché pour les hommes politiques et toute forme de hiérarchie en général. Epicure pratique l’amitié en dehors des personnes de son milieu social. Alors qu’Aristote hésitait sur le statut à donner aux esclaves (humains ou pas), et que Platon indiquait les meilleurs moyens de s’assurer leur soumission (châtiment corporels et éviter qu’ils parlent tous la même langue), Épicure les accueille à bras ouverts.
À l’âge de soixante et onze ans (270), souffrant de calculs rénaux, son très cher ami Métrodore étant mort depuis déjà sept longues années, il demande à ce qu’on lui prépare une cuve remplie d’eau chaude. Il écrit une dernière lettre à un de ses disciples.
Épicure à Idoménée, salut. Pour moi, le dernier jour s’écoule. Mes douleurs à la vessie et aux entrailles sont si fortes que la souffrance ne peut aller plus loin. Cependant, la joie de mon âme va de pair avec elles, dans le souvenir qui restera de nos doctrines et des vérités que nous avons découvertes. Quant à toi, comme il convient à celui qui montra toujours de la sympathie pour moi et pour ma philosophie, prends soin des enfants de Métrodore [9].
Il entre dans la baignoire en bronze, se met à boire du vin pur, entouré de ses amis. Tout en bavardant avec eux, il les exhorte à ne jamais oublier ses préceptes, puis, meurt, assuré d’avoir laissé à la postérité le témoignage d’une noble vie, et une œuvre considérable.
3. La Canonique.
De puis Platon et Aristote, les philosophes ont pris conscience que la méthode est la condition de la réflexion philosophique. Durant la période hellénistique, on invente le terme de critère (to critèrion) grâce auquel il y a possibilité de jugement (krisis) et de critique (kritikè). Chez Épicure, la canonique (to kanonikon) établit les règles (kanones) qui constituent les critères et les principes du savoir et de l’action.
Mais, les critères qui sont ici recherchés se veulent élémentaires. Ils doivent procéder de l’évidence fondée sur le contact entre les sens et les choses. On fonde la vérité selon la règle essentielle du principe d'économie. Le savoir ne consiste pas selon lui, en une méthode, mais en un cheminement à partir des choses, moyennant la sensation.
L’évidence est le fond et le fondement de toutes choses. [10]
Épicure admet qu’il existe une vérité par l’acte même de sentir. Il insiste encore plus que Démocrite sur cette activité, en développant une théorie du contact entre les sens et les choses. Selon lui, il y a une émission, par les corps, de simulacres matériels (eidôla), des sortes de membranes extrêmement fines qui entrent en contact avec la vue, ou les autres sens. Mais, il y a différentes perceptions d’une même réalité. Si deux personnes mettent la main dans de l’eau chaude, l’un la trouvera tiède, l’autre brûlante. Est-ce à dire que l’eau est à la fois chaude et brûlante ? Certes non. Les deux expériences sont vraies. L’opinion ajoutée (qui consiste à nier l’avis d’un des deux agents sous prétexte qu’il y a une mesure possible selon un étalonnage précis) provoque le trouble parce qu’elle ne tient pas compte du caractère actuel de l’expérience.
La fausseté ou l’erreur sont toujours dans l’opinion que nous avons sur un objet qui vient émouvoir nos sens. Cette opinion est intimement liée à la conception de l’image, mais elle contient en elle un jugement qui est la cause de l’erreur. En effet, d’une part, les apparences reçues comme dans une image, qu’elle vienne des songes, d’intuitions de la pensée, ou d’une autre origine, n’auraient pas de ressemblance avec les objets réels s’ils ne leur correspondaient pas une émission de simulacres à peu près semblables. Et d’autre part, l’erreur n’existerait pas si nous ne recevions pas en même temps un autre mouvement en nous-mêmes, mêlé à elles, mais impliquant un jugement. C’est donc selon ce mouvement mêlé à la conception de l’image et impliquant un jugement que naît l’erreur, si le témoignage n’est pas confirmé ou s’il est contredit, et que naît la vérité, s’il est confirmé, ou s’il n’est pas contredit. Voilà donc une opinion qu’il faut fermement retenir, si l’on ne veut pas voir détruits les critères évidents, ou bien l’erreur avoir même force que la vérité, et porter partout la confusion. [11]
L’agent ressent plus ou moins de plaisir par l’acte même de ses sens. Et cela est plus vrai que n’importe quel jugement extérieur. En bref, peu importe que l’eau soit tiède ou brûlante, à condition que celui qui prend son bain la trouve agréable. Il y a un au-delà de l’expérience, le plaisir. En effet, les affections les plus fondamentales que ressent l’homme et qui accompagnent toute expérience sont le plaisir et la douleur. Ils constituent un critère de vérité, comme par exemple pour celui qui fait l’expérience de l’eau brûlante ou fraîche. L’expérience sensitive se double d’un rapport à l’agréable et au désagréable, plus exactement à la recherche du plaisir et au rejet de la douleur.
Cette conception des « types » permet à Épicure d’interpréter les rêves. Ils seraient dus à des simulacres issus d’objets actuellement absents et pouvant produire des simulacres déformés. La divination par les rêves est donc une supercherie. Les simulacres de la mythologie (centaures et autres monstres) seraient les produits de simulacres de divers animaux que l’homme réunit arbitrairement dans son imagination. Comme l’expérience sensitive s’identifie à la vie, la mort correspond à l’absence de sensation, et l’absence de sensation s’identifie au néant. Parler de la mort revient à parler de quelque chose dont nous ne savons rien puisque privé de toute expérience possible. Il faut se libérer de cette opinion et plutôt approfondir l’expérience sensitive.
Cette expérience a quelque chose de particulier. Elle rend possible, par l’acquisition, l’instauration en nous de structures qui, une fois instituées, sont la condition de toute notre expérience future. Alors que chez Aristote, ces structures formées par les spécificités des choses constituent l’intelligibilité, grâce à laquelle nous reconnaissons les choses dans l’expérience, chez Épicure, ces structures sont tributaires de la variété de situations dynamiques assimilées par la mémorisation d’expériences souvent répétées. Le langage s’acquiert ainsi, dès la naissance par l’éducation.
L’empreinte (typos), inscrite par modification des structures atomiques, permet d’anticiper l’expérience en la rendant évidente. Ainsi, tant que l’expérience sensitive n’a pas été réalisée (épimartyrèsis, « confirmation »), on risque d’avancer des opinions fausses. S’il y a infirmation (antimartyrèsis) de l’expérience, on renoncera à la proposition. Mais, il y a des choses qui ne sont pas manifestes mais supposées telles par référence à l’évidence sensible. Le vide peut être justifié par le mouvement, car si tout était plein, rien ne pourrait se déplacer. La confirmation est impossible, l’infirmation aussi, ce sera donc un état de non-infirmation. Et pour les atomes ? Comment rendre compte de leur existence et de leurs mécanismes alors qu’ils ne sont pas l’objet d’une expérience sensitive. La non-infirmation ne suffit pas à elle seule à connaître autant de détails sur leurs mouvements, leurs formes respectives, leur constitution. Il faut établir une méthode constructive pour établir ce savoir. L’imagination seule permet de voir cet invisible. La pensée, grâce aux représentations qu’elle forme (phantasmata), peut imposer une évidence d’un autre type par usage de l’analogie.
Il y a une présaisie notionnelle qui apparaît dans une énonciation a priori (prolèpsis) dans la mesure où le langage est impliqué dans cette intelligibilité première. Celui-ci est comme la forme de cette structure anticipatrice qui prépare l’expérience et permet de la dépasser sans jamais la quitter vraiment. Et la notion de « dieu » ? Elle est particulière et ne doit pas se confondre avec toutes les formes acquises du savoir. Les structures de notre âme sont produites par des entités instituées en nous par l’expérience. Mais la pensée que nous avons des dieux coïncide avec notre fond propre. Elle se tient au fond de l’âme humaine, dans sa structure atomique même, sans altération possible.
4. L’éthique.
L’éthique d’Épicure, but ultime de sa philosophie, peut se résumer en ces quatre formules gravées sur une pierre d’un portique d’Oenanda, par Diogène, l’un de ses derniers disciples parmi les plus acharnés. Riche aristocrate, il vit au IIe siècle après Jésus-Christ, et a fait graver sur le fronton des portiques d’une hauteur près de sa villa, une inscription de plus de cent mètres de longueur qui reprend la pensée du fondateur du Jardin. Ce texte, trouvé par hasard en 1884 par deux archéologues français, résume dans une de ses parties le plan de la Lettre à Ménécée :
Il n’y a rien à craindre des dieux,
Il n’y a rien à craindre de la mort,
On peut supporter la douleur,
On peut atteindre le bonheur.
Établir ce qu’il en est de la morale épicurienne revient à retrouver le lien caché entre les quatre propositions du tetrapharmakon, en remontant de la dernière à la première.
Tout commence donc avec la question du bonheur.
Il n’est jamais ni trop tôt, ni trop tard pour prendre soin de son âme. Celui qui dit qu’il n’est pas encore, ou qu’il n’est plus temps de philosopher, ressemble à celui qui dit qu’il n’est pas encore, ou qu’il n’est plus temps d’atteindre le bonheur. [...] Il faut donc étudier les moyens d’acquérir le bonheur, puisque quand il est là, nous avons tout, et quand il n’est pas là, nous faisons tout pour l’acquérir. [12]
Le bonheur consiste à vivre sans troubles (ataraxia), ayant réaliser un équilibre de l’âme. Il faut donc tout faire pour neutraliser la douleur. D’abord, on veillera à se retrancher dans un milieu extrêmement restreint, composé de quelques personnes intellectuellement unies. L’amitié préserve l’homme de l’imprévu et crée cet équilibre qui permet de supporter ou d’éviter toutes les formes de souffrance. Elle se transmet d’un individu à l’autre comme par contagion, et l’école du Jardin ressemble à une base pour missionnaires qui doit répandre ce bien, le plus précieux que nous procure la sagesse[13]. Plutôt une société qui mette son espoir dans l’amitié que celle qui mettrait sa confiance dans la justice.
L’amitié fait sa ronde autour du monde tel un héraut nous éveillant tous afin que nous puissions nous dire bienheureux.[14]
Au siècle dernier, le sociologue allemand Ferdinand Tönnies a repris cette distinction en distinguant deux sortes de communautés humaines. Les premières sont fondées sur la justice (Gesellschaft). Tous les citoyens sont égaux devant la loi, depuis la reine Diana sacrée évêque et remariée avec le prince Charles, jusqu'à l’humble rasta de Soho qui vend son curry et ses herbes de Provence. Un tel citoyen, fort des droits que lui donne la constitution devient un individu détaché, réclamant son dû et évitant le contact avec les autres. Les secondes communautés humaines (Gemeinschaft), de type pyramidal, sont fondées sur l’amitié, qui régit tous les rapports. Il se forme des groupes à caractère familial, corporatif, politique et culturel, chacun de ces clans ayant un chef. On avance de la base au sommet, par une série de hiérarchies intermédiaires. Il faut avoir le plus de relations possibles pour survivre. Dans le Banquet, Platon ne faisait-il pas naître l’amour de Penia, la pauvreté, et de Poros, l’art de se débrouiller ?
Pour vivre de cette amitié, Épicure enseigne qu’il faut quitter la masse des hommes tourmentée par la recherche des plaisirs superflus qui s’opposent à la vie sereine. On doit s’éloigner de la vie politique, non parce qu’elle est mauvaise en soi, mais parce qu’elle propose des biens qui sont incompatibles avec le but que poursuivent les sages, le bonheur, au-delà de la réalité sociale, sans la prétention de guider les hommes, à l’écart comme les dieux.
Le plaisir est principe et fin de celui qui souhaite vivre comme les bienheureux. Mais, tous les plaisirs ne se valent pas. Épicure établit une sélection et une hiérarchie.
– Il y a les plaisirs qui ne sont ni naturels, ni nécessaire : l’ambition, la gloire, le pouvoir, etc., désirés par la vanité humaine, illimités, difficiles à acquérir, opposant les hommes. L’orgueil sans mesure et la volonté de puissance, les opinions vides entraînent le malheur des hommes qui finissent par haïr, mépriser et envier. La quête infinie des richesses guide l’homme vers une plus grande faiblesse, indignité et pauvreté. La Rolex vraie vaut la Rolex fausse puisque l’une comme l’autre donnent l’heure et me procurent le même plaisir à les regarder. La griffe apposée sur un produit n’est ni naturelle ni nécessaire.
– Il y a les plaisirs naturels mais non nécessaires. Ils ne sont pas absolument utiles même si le plaisir qu’ils provoquent peut être considéré comme « naturel ». « Boire du vin », par exemple, ne représente pas une nécessité du bien vivre, mais l’effet qu’il produit n’est pas indigne d’un homme pourvu que l’on soit prévoyant, que l’effet souhaité n’en vienne pas à troubler la vie et produire les passions. Un gratin de courgettes est un plaisir naturel mais non nécessaire. Si on peut l’avoir sans trop de peine, oui, autrement non. Il en est de même dans le domaine de la culture et des bons sentiments.
Il faut honorer le beau, la vertu et les autres choses de ce genre s’ils nous procurent du plaisir, sinon il faut en prendre congé. [15]
Où classer le désir sexuel ? Il est certes naturel, mais est-il vraiment nécessaire, abstraction faite de la procréation ? Épicure à ce sujet a des doutes.
Si tu es indulgent aux plaisirs de Vénus, et que tu ne violes pas les lois et les bonnes moeurs, que tu ne nuise pas à ton corps en maigrissant, et que tu ne ruines pas ta santé, fais donc ce que tu veux, mais sache qu’il est bien difficile d’éviter tout ces inconvénients. Avec vénus, c’est déjà beaucoup si tu n’y perds rien ! [16]
Pour tous ces plaisirs intermédiaires, on se posera d’abord la question : que m’arrivera-t-il s’ils sont satisfaits ou non ?
– Il y a enfin les plaisirs à la fois naturels et nécessaires : se nourrir simplement, boire avec sobriété, avoir une bonne maîtrise de sa libido, en un mot, éviter les débordements de la chair par un usage modéré des plaisirs. Ces plaisirs doivent être satisfaits sinon la durée de la vie en subit les inconvénients. Il faut mettre en œuvre des actions susceptibles de réaliser un équilibre organique, un état le plus stable possible. La santé physique vient alors contribuer à l’harmonie psychique.
Lorsque nous disons que le plaisir est le souverain bien, nous ne parlons pas des plaisirs des débauchés, ni des jouissances sensuelles, comme le prétendent quelques ignorants qui nous combattent et défigurent notre pensée. Nous parlons de l’absence de souffrance physique et de l’absence de trouble moral. Car ce n’est ni les beuveries, ni les banquets continuels, ni la jouissance que l’on tire de la fréquentation des mignons et des femmes, ni la joie que donnent les poissons et les viandes dont on charge les tables somptueuses, qui procurent une vie heureuse, mais des habitudes raisonnables et sobres, une raison cherchant sans cesse des causes légitimes de choix ou d’aversion, et rejetant les opinions susceptibles d’apporter à l’âme le plus grand trouble.
Le principe de tout cela et en même temps le plus grand bien, c’est donc la prudence. Il faut l’estimer supérieure à la philosophie elle-même, puisqu’elle est la source de toutes les vertus, qui nous apprennent qu’on ne peut parvenir à la vie heureuse sans la prudence, l’honnêteté et la justice, et que prudence, honnêteté et justice ne peuvent s’obtenir sans le plaisir. Les vertus en effet, naissent d’une vie heureuse, laquelle à son tour est inséparable des vertus. [17]
Dans ce cadre, intervient la philosophie, comme moyen de réaliser, par une sorte de guérison des passions, l’ataraxia, l’état sans trouble, parfaitement stable et mesuré. L’homme doit se libérer de l’origine de la douleur : la peur de la mort et l’angoisse devant les dieux et le destin. L’homme sort de sa déchéance en retrouvant la vraie source de son bonheur, le plaisir simple mais infiniment renouvelé de son être sensible au monde.
5. La physique.
Épicure reprend tous les éléments importants des atomistes (Leucippe et Démocrite) : les choses sont des composés d’atomes dont le mouvement est assuré grâce au vide (qui n’est pas un non-être, il existe quoiqu’on ne puisse le toucher). Tout vient de là et rien donc ne se produit à partir du non-être comme chez Parménide, sans quoi n’importe quoi adviendrait de n’importe quoi. Le fondateur du jardin va plus loin que Démocrite en affirmant que jamais les atomes ne sauraient être épuisés, même dans le cas d’une infinité d’univers. D’autre part, contrairement aux atomistes, il admet que la chute des atomes qui provoque leurs rencontres ne vient pas de leur nature et de leurs mouvements, mais plus exactement de leur « poids ». Il introduit la célèbre théorie de la « déclinaison ».
Les atomes, au cours de leur chute, ont légèrement dévié et sont entrés en collision entre eux. [18]
Les atomes ont la capacité de décliner (clinamen), de s’écarter de leur trajectoire, et de rencontrer certains de leurs congénères. En tombant librement, et à une très grande vitesse, ils finissent par se rassembler en plusieurs points et à créer des mondes infinis, séparés les uns des autres par des espaces immenses appelés intermondes. Les atomes les plus lourds, placés au centre, engendrent la terre, les plus légers, à l’extérieur, donnent naissance au ciel. Certains, à cause de la pression excessive, se transforment en eau. L’âme, bien sûr, est comme tout le reste, composée d’atomes lisses et ronds de premier choix, à savoir de souffle, de chaleur et d’air pour l’âme irrationnelle, et d’éléments d’une extrême subtilité pour l’âme rationnelle [19]. L’âme est matérielle et donc mortelle puisqu’elle se dissout avec le corps. Ainsi, le rappelle Dante qui place les épicuriens en Enfer, dans le sixième cercle, celui des hérétiques.
Suo cimitero da questa parte hanno Leur
cimetière, de ce côté ils ont,
con Epicuro tutti i suoi seguaci, Avec Épicure, tous ses disciples,
che l’anima col corpo morta fanno. Qui l’âme, avec le corps, morte font. [20]
Les atomes qui composent l’âme, mais aussi tous les autres corps, possèdent un degré de « liberté » qui permet la déviation spontanée de leur chute. Ils ne sont pas régis par la loi de nécessité. La première conséquence est la garantie pour l’homme d’une forme de liberté dans ses actions les plus élémentaires jusqu’au plus raisonnables. Au déterminisme mécanique de Démocrite vient se substituer un indéterminisme structurel qui sauvegarde la spontanéité de n’importe lequel des actes humains.
Deux effets importants de cette physique sur ta pensée épicurienne :
– L’homme ne peut être le jouet du destin. Toutes les superstitions sont inutiles. Il faut apprécier la vie à sa juste valeur, l’assumer de la façon la plus équilibrée et la plus stable et ne pas voir dans la mort la sanction irrémédiable venant d’une volonté extérieure. Connaître le bonheur est possible, oui, mais comme un sage qui vit à l’écart de la foule qui croit aveuglément aux mythes désespérés qu’elle a enfantés. L’homme peut se diviniser en cheminant, avec ses amis philosophes, dans une liberté aussi assumée que possible.
– Puisque les atomes peuvent changer spontanément de direction, il s’en suit qu’une intervention des dieux n’a pas de sens. Il n’y a pas de providence. Les dieux existent, certes, mais ils n’ont que faire du monde et des hommes. Ils sont composés d’atomes les plus fins et possèdent des corps éthérés. Ils sont des deux sexes et ressemblent à l’espèce humaine par leur apparence, respirent et mangent comme nous. Ils habitent les intermondes (metako,smia), beaux et heureux et parlant grec ! Des ei;dwla nous viennent des dieux durant le sommeil qui nous permet de connaître leur existence et leur caractère anthropomorphique. Leur condition heureuse n’est atteinte que par la raison ou lo,goj. Les mythes traditionnels qui font d’eux des puissances bénéfiques ou maléfiques sont des conceptions fausses et non des anticipations évidentes. Il ne faut ni les craindre, ni les adorer. Par contre, une forme de piété demeure possible. Le bonheur n’est pas inaccessible au sage. Or, les dieux possèdent le bonheur de façon parfaite. Le philosophe peut les prendre comme modèle de ce qu’il poursuit, en vertu de la contemplation de l’harmonie des mondes intermédiaires où ils résident, mais aussi selon ce qui est inscrit au fond de lui-même, la seule pensée qui soit vraiment « innée », présente dans l’âme, au plus profond, le désir de la divine béatitude, l’idée de dieu.
La piété véritable est une pensée juste. Les seuls dieux dignes d’intérêt sont ceux qui jouissent de la félicité suprême et peuvent constituer pour le sage un modèle transcendant et immanent. Il y a donc une possibilité de divinisation mais sans considérer que les dieux s’occupent des affaires humaines. Ce dernier point explique qu’une telle philosophie ait eu tant de contradicteurs, à une époque qui voit se développer la doctrine de la providence divine. Épicure divinisé de son vivant, dieu sans dieux, aura quand même eu de nombreux successeurs.
6. Les héritiers de l’école épicurienne, Lucrèce.
L’épicurisme se répand rapidement. Du vivant du maître, il y a des centres un peu partout dans le monde grec. On voit se créer des Jardins en Asie mineure, en Égypte, en Italie. On peut donner quelques noms : Hermaque de Mytilène, le premier successeur, Colotès de Lampsaque, grand ennemi du platonisme critiquant le Gorgias et la République. Plutarque l’attaquera en retour dans son Contre Colotès. N’oublions pas Apollodore, surnommé le tyran du Jardin et Diogène d’Oenanda faisant graver sur le fronton de ses portiques une gigantesque inscription qui commence à peu près en ces termes.
Je suis au couchant de la vie et je ne veux pas partir sans avoir élevé un hymne à Épicure pour le bonheur que son enseignement m’a donné. Je désire transmettre à la postérité cette idée : les diverses parties de la terre donnent à chaque peuple une patrie différente, mais le monde habité offre à tous les hommes capables d’amitié une seule demeure commune : la terre. [21]
En 173, Rome expulse les épicuriens grecs Alcée et Philiscus. Il faut dire qu’à cette date, la Grèce n’est pas encore conquise. La pénétration de la philosophie ne se fait pas sans mal dans ce peuple jeune, plein de santé et de vigueur mais qui n’a pas une tradition culturelle qui lui permette d’apprécier les subtilités canoniques, le raffinement éthique et le tour on ne peut plus délicat de la cosmologie épicurienne, un peu comme s’il avait fallu initier Rambo au za-zen.
Un des événements les plus importants de l’école est sans doute l’arrivée de Philodème de Gadara à Naples vers le début du Ier siècle après Jésus-Christ. Il fonde une succursale à Herculanum dans la villa de Pison qui protège le cercle bientôt fréquenté par Virgile et sans doute également par Horace. On a retrouvé dans ce lieu des papyrus où sont consignés des fragments de l’œuvre de Philodème dont on reconnaît de plus en plus l’importance pour la philosophie romaine. Écrivant en grec, il devait sans doute s’adresser à une élite cultivée. Voici deux de ses textes les plus significatifs.
Qu’est-ce qui ruine principalement l’amitié sur la terre ? Le métier politique. Observez l’envie portée par les politiciens à ceux qui s’efforcent de se distinguer, la concurrence qui naît nécessairement entre rivaux, la lutte pour la conquête du pouvoir et l’organisation délibérée de guerres qui bouleversent non seulement l’existence des individus, mais celle de populations entières.
Pour la justice, la bonté, la beauté et les vertus en général, les philosophes de notre école ont les mêmes inclinations que les hommes ordinaires, mais, ce qui les distingue de ceux-ci, nos idéaux ne sont pas fondés sur des bases émotionnelles mais sur des bases méditées. [22]
Philodème écrit un traité Du bon Roi selon Homère, dans lequel il fait l’apologie d’une monarchie paternaliste, associant sagesse et démocratie, opposée à la tyrannie dominée par l’injustice. On trouve déjà ce thème dans Les Lois de Platon. Ce Cercle de Campanie, dont le protecteur, Pison, est attaché à César, lui-même sympathisant de la doctrine épicurienne, s’oppose à celui de Rome, le Cercle de Torquatus et Triarus, de tendance républicaine. Plus tard, lors des événements de 44 qui suivent l’assassinat de César, beaucoup d’épicuriens se rallient à l’idée républicaine contre le césarisme montant, manifestant des tendances très opposées à l’intérieur d’une même école, n’ayant pourtant à l’origine que de l’indifférence pour la vie politique.
De la vie de Titus Lucretius Carus, on ne sait presque rien. Il a vécu au premier siècle avant Jésus-Christ. Dans un poème qu’il a écrit sans le publier, De la Nature des choses (De Rerum Natura), il expose le système d’Épicure. De son vivant, il n’est pas mentionné à Rome, et après sa mort, fort peu. Il voit les prémices de l’agonie de la république romaine : guerres et révoltes sur fond de crise économique et morale. Il y fait allusion dans son poème.
L’avidité, le désir aveugle des honneurs, poussent les hommes misérables hors des bornes du droit et parfois même les font complices ou même, agents du crime [23]...
De la Nature est une œuvre scientifique et philosophique, en hexamètres latins, dédiée à Memmius, un politicien lettré, exilé pour corruption électorale. Lucrèce s’adresse à lui, dans l’espoir de le convertir à la vérité venue de Grèce, celle d’Épicure.
Allons, Memmius, prête une oreille libre et un esprit sagace dégagé des soucis de la vie, à l’étude de la vraie doctrine [24].
L’attrait de ta vertu, la douceur espérée de ta chère amitié, m’engagent à surmonter toutes les fatigues, à veiller durant les nuits sereines, cherchant par quelles paroles et dans quels vers je pourrai faire luire à ton esprit une lumière qui éclaire pour lui les secrets les plus profonds de la nature [25].
Le calme et la paix sont une condition de la vie heureuse. Il faut que cessent les cruautés guerrières.
Car moi-même, je ne pourrais, parmi les embarras de la patrie, me donner à mon œuvre avec un esprit libre [26].
Épicure est ce dieu qui vient délivrer l’humanité des illusions compensatrices, de la peur des dieux et de la mort. Il amène le salut, provoque l’enthousiasme, et cette sagesse parfaite est en accord avec la nature.
Que signifie le titre du poème, De Rerum Natura ? Res désigne les atomes, les corps premiers, simples, ainsi que les composés, c’est-à-dire, les corps formés des composants que sont les atomes. Natura, c’est la nature particulière des différents corps, soit, d’une part, l’ensemble infini des atomes dans le vide, et d’autre part, le monde que nous connaissons, qui produit et se reproduit, avec son équilibre et ses lois. Il y a donc deux aspects d’une même réalité : celui des composés, défectueux, provisoires, voués à la destruction, et celui qui est éternel, inengendré, parfaitement en équilibre.
L’œuvre s’ouvre sur un hymne à Vénus, plaisir des hommes et des dieux, qui répand l’amour sur son passage.
Vénus nourricière, toi par qui sous les signes errants du ciel, la mer porteuse de vaisseaux, les terres fertiles en moissons se peuplent de créatures ; puisque c’est à toi que toute espèce vivante doit d’être conçue et de voir, une fois sortie des ténèbres, la lumière du soleil : devant toi, Ô déesse, à ton approche s’enfuient les vents, se dissipent les nuages ; sous tes pas, la terre industrieuse parsème les plus douces fleurs, les plaines des mers te sourient, et le ciel apaisé resplendit tout inondé de lumière. [...] Tout d'abord, les oiseaux des airs te célèbrent, Ô Déesse, et ta venue, le cœur bouleversé par ta puissance. À leur suite, bêtes sauvages, troupeaux, bondissent à travers les gras pâturages, et passent à la nage les rapides cours d’eau : tant épris de ton charme, chacun brûle de te suivre où tu veux l’entraîner [27].
Les sept mille quatre cent vers environ qui composent le poème, sont disposés en six chants, chacun ayant son introduction. Les chants I et II posent les principes de l’atomisme, les chants II et IV examinent l’âme, les deux derniers, notre monde. Tout cela est organisé comme un système sans failles, avec une unité de doctrine méthodique. Il démontre que l’intervention divine est à exclure (comment Dieu aurait-il été l’auteur du monde puisqu’il a de l’imperfection ?) ainsi que l’immortalité de l’âme. Il n’y a pas d’intrusion surnaturelle. Le poète cherche à persuader sur tous les tons, en utilisant tous les artifices de l’art oratoire : l’épopée, la tragédie, le lyrisme, l’ironie, la satire, les raisonnements par l’absurde, par analogie. On a par exemple, vingt-huit arguments en faveur de la mortalité de l’âme [28].
Le livre Ier, après l’éloge de Vénus, donne l’objet du poème.
C’est un système qui pénètre l’essence même du ciel et des dieux que je me prépare à t’exposer ; je veux te révéler les principes des choses, te montrer où la nature puise les éléments dont elle crée, fait croître et nourrit toutes choses, où elle les ramène de nouveau après la mort et la dissolution : ces éléments, dans l’exposé de notre doctrine, nous les appelons ordinairement matière, ou corps générateurs, ou semences des choses, leur donnant également le nom de corps premiers, puisque c’est à eux, les premiers que tout doit son origine [29].
Suit un éloge d’Épicure, victorieux de la religion.
Alors qu’aux yeux de tous, l’humanité traînait sur la terre une vie abjecte, écrasée sous le poids d’une religion dont le visage, se montrant du haut des régions célestes, menaçait les mortels de son aspect horrible (horribili super aspectu mortalibus instans), le premier, un grec, un homme (primum Graius homo), osa lever ses yeux mortels contre elle, et contre elle se dresser. Loin de l’arrêter, les fables divines, la foudre, les grondements menaçants du ciel ne firent qu’exciter davantage l’ardeur de son courage, et son désir de forcer le premier les portes étroitement closes de la nature. Aussi, l’effort vigoureux de son esprit a finit par triompher ; il s’est avancé loin au-delà des barrières enflammées de notre univers (extra processit longe flammantia moenia mundi) ; de l’esprit et de la pensée, il a parcouru le tout immense pour en revenir victorieux nous enseigner ce qui peut naître, ce qui ne le peut, enfin les lois qui délimitent le pouvoir de chaque chose suivant des bornes inébranlables. Et, par là, la religion est à son tour renversée et foulée aux pieds, et nous, la victoire nous élève jusqu’aux cieux (nos exaequat victoria caelo) [30].
Lucrèce démontre les fondements. Tout se transforme, se meut en vertu du vide, mais rien ne se crée, rien ne se perd. L’univers et le vide n’ont pas de limites. Les atomes sont des corpuscules sans vide intérieur, insécables, indestructibles. Les composés ont des propriétés particulières, mais les événements, les circonstances (liberté, guerre, pauvreté, richesse, ...) ne sont que des accidents. Le temps lui-même n’a pas d’existence [31].
Mais, c’est des événements eux-mêmes que découle le sentiment de ce qui s’est accompli dans le passé, de ce qui est présent, de ce qui viendra par la suite ; et personne, il faut le reconnaître, n’a le sentiment du temps en soi, considéré en dehors du mouvement des choses et de leur repos.
Le deuxième chant commence par un éloge de la philosophie.
Il est doux, quand sur la vaste mer les vents soulèvent les flots, d’assister de la terre aux rudes épreuves d’autrui : non que la souffrance de personne nous soit un plaisir si grand, mais voir à quels maux on échappe soi-même est chose douce. Il est doux encore de regarder les grandes batailles de la guerre, rangées parmi les plaines, sans prendre sa part du danger. Mais rien n’est plus doux que d’occuper solidement les hauts lieux fortifiés par la science des sages, régions sereines d’où on peut abaisser ses regards sur les autres hommes, les voir errer de toutes parts, et chercher au hasard le chemin de la vie, rivaliser de génie, se disputer la gloire de la naissance, nuit et jour s’efforcer, par un labeur sans égal, de s’élever au comble des richesses ou de s’emparer du pouvoir. [...] Ne voyez-vous pas ce que crie la nature ? Réclame-t-elle autre chose que pour le corps l’absence de douleur, et pour l’esprit un sentiment de bien-être, dépourvu d’inquiétude et de crainte [32] ? Ces terreurs, ces ténèbres de l’esprit, il faut donc que les dissipent, non les rayons du soleil, ni les traits lumineux du jour, mais l’examen de la nature et son explication [33].
Lucrèce rend alors compte de la constitution et de la désagrégation de tous les composés. Les atomes se meuvent à une vitesse que l’on ne peut surpasser. Ils devraient tomber dans le vide, du fait de leur pesanteur, sans rien former, sans se rencontrer. Mais se serait dommage de se croiser sans se rencontrer !
Il leur arrive donc, nous dit Lucrèce, on ne saurait dire où, ni quand, de s’écarter un peu de la verticale, si peu, qu’à peine peut-on parler de déclinaison [34].
Alors, les atomes s’entrechoquent et forment des composés qui ont des qualités sensibles, singulières que n’ont pas les éléments simples.
Le chant troisième reprend l’éloge du divin Épicure.
Devant ces choses, je me sens saisi d’une sorte de volupté divine et d’horreur, à la pensée que la nature, ainsi découverte par ton génie, a levé tous ses voiles pour se montrer à nous. (..) Poursuivant mon objet, c’est semble-t-il, la nature de l’esprit et de l’âme que je dois maintenant éclaircir dans mes vers [35].
décrit l’âme. Elle est corporelle et naît et meurt avec le corps. La mort n’est donc rien d’autre que la dissolution d’un composé. L’âme a deux parties qui fonctionnent de façon solidaire : animus, l’esprit, centre de la pensée et de la sensibilité qui a sa place au milieu de la poitrine, et l’anima proprement dite, disséminée à travers tout le corps. Tout cela s’évanouit au moment de la dissolution du corps, et cette fin, personne ne peut s’y soustraire.
La durée plus grande de notre vie ne retranche rien du temps réservé à la mort ; de celui-ci, nous ne pouvons rien soustraire pour diminuer peut-être le temps de notre anéantissement. Aussi, tu auras beau enterrer durant ta vie autant de générations que tu voudras : toujours néanmoins la mort t’attendra qui est, elle, éternelle (mors aeterna) ; et tous deux seront aussi longtemps à ne plus être, de celui dont la fin date d’hier, ou de tel autre qui est mort depuis bien des mois et des années [36].
Le quatrième chant s’ouvre sur les raisons que donne Lucrèce d’avoir choisi le genre poétique pour présenter la philosophie épicurienne.
Quand les médecins veulent donner aux enfants la répugnante absinthe, ils parent auparavant les bords de la coupe d’une couche de miel blond et sucré : de la sorte, cet âge imprévoyant, les lèvres séduites par la douceur, avale en même temps l’amère infusion et, dupe mais non victime, en retrouve au contraire force et santé. Ainsi fais-je aujourd’hui, et comme notre doctrine semble trop amère à qui ne l’a point pratiquée, comme la foule recule avec horreur devant elle, j’ai voulu te l’exposer dans l’harmonieuse langue des Muses, et pour ainsi dire, la parer du doux miel poétique, essayant de tenir ton esprit sous le charme de mes vers, pour lui faire percer en même temps tous les secrets de la nature, et le pénétrer de leur utilité [37].
Lucrèce décrit, dans ce chant, les sensations comme contact avec l’objet, pour le goût et le toucher, et pour les autres sens par contact avec des simulacres, ces effluves se détachant des objets et venant frapper des récepteurs, parfois directement l’âme, d’où la vision de l’esprit. Toutes ces impressions ne peuvent que s’avérer exactes, mais l’esprit peut se tromper. Les simulacres vus dans les rêves, surtout ceux qui ont une connotation érotique, conduisent le poète à exposer les dangers du sentiment amoureux.
Il est plus facile d’éviter de tomber dans les filets de l’amour, que de s’en dégager une fois pris, et de rompre les rets où Vénus enserre solidement sa proie. Et pourtant, même engagé et embarrassé dans le piège, pourait-on échapper à l’ennemi, si l’on ne se faisait obstacle à soi-même, en fermant les yeux sur toutes les tares morales ou physiques de celle que l’on désire et que l’on veut. C’est le défaut le plus fréquent chez les hommes aveuglés par la passion, et ils attribuent à celles qu’ils aiment des mérites qu’elles n’ont pas. Aussi voyons-nous des femmes laides et repoussantes de tout point être adorées et traitées avec les plus grands honneurs. Et pourtant les amoureux se rient les uns des autres et se conseillent réciproquement d’apaiser Vénus, pour qu’elle éteigne l’amour honteux dont ils sont affligés ; sans avoir d’yeux, les malheureux, pour leurs plus grandes misères. Une peau noire a la couleur du miel ; une femme malpropre et puante est une beauté négligée ; a-t-elle les yeux verts, c’est une autre Pallas ; est-elle toute de corde et de bois, c’est une gazelle ; est-elle une naine, une sorte de pygmée, c’est l’une des Grâces, un pur grain de sel ; est-elle une géante colossale, c’est une merveille pleine de majesté. La bègue, qui ne sait dire mot, gazouille ; la muette est pleine de modestie ; une mégère échauffée, insupportable, intarissable, devient un tempérament de feu ; celle qui dépérit de consomption est une frêle petite chose ; se meurt-elle de tousser c’est une délicate. Une mafflue, toute en mamelles, c’est Cérès (Perséphone) elle-même venant d’enfanter Bacchus. Un nez camus, c’est une Silène, un satyre ; une lippue devient un nid de baisers. Mais je serais trop long si je voulais tout dire [38].
Le cinquième chant reprend à son commencement, un éloge du divin Épicure.
L’homme qui, sans armes, par sa seule parole a su dompter tous ces monstres et les chasser de nos coeurs, ne serait-ce pas justice de le ranger, comme il en est digne, au nombres des dieux [39] ?
Cette cinquième partie est une sorte de cosmogonie. À partir d’innombrables essais, de successions d’erreurs et de réussites, un monde se dégage, équilibré avec ses lois. C’est comme un enclos d’ordre dans le désordre éternel, un système, des systèmes, dans le chaos, et qui apparaissent de façon aléatoire. L’univers est mortel.
Tout composé dont nous voyons les parties et les membres formés d’une substance sujette à naître et d’éléments mortels, nous apparaît également soumis aux lois de la naissance et de la mort. Aussi, lorsque considérant les membres gigantesques et les parties de ce monde, je les vois mourir et renaître, je ne puis douter que le ciel et la terre n’aient eu également leur première heure et ne doivent succomber un jour [40].
Les dieux ne sont pour rien dans l’apparition du monde. D’une très subtile corporéité, ils vivent à l’écart de tout, bienheureux et immortels. L’apparition des espèces animales est issue à la fois du tâtonnement et de la sélection naturelle. L’homme apparaît à son tour, sauvage et isolé, puis s’organisant en familles, sociétés. Après cet âge du fer, suit une période heureuse vite ternie par la quête du pouvoir, la démesure et la crainte des dieux, et ce malgré les avancées techniques de la civilisation.
Les hommes voyaient les idées s’éclairer l’une après l’autre dans leur âme, jusqu’au jour où leur industrie les porta au faîte de la perfection [41].
Le dernier chant fait à son ouverture l’éloge d’Athènes qui engendra l’homme au vaste génie et dont la gloire est partout répandue. Il continue l’entreprise de démythification en donnant les diverses causes des phénomènes naturels les plus redoutables. Il explique longuement la nature véritable de la foudre qui se forme sous l’action combinée des nuages et du vent [42]. Elle n’est pas l’œuvre des dieux puisqu’elle détruit leurs temples et leurs statues [43]. Lucrèce traite aussi des nuages eux-mêmes, des éruptions de l’Étna, des tremblements de terre, de la température de l’eau des puits, des pierres aimantées, des épidémies. La peste n’est pas une malédiction du ciel, même celle que décrivent les derniers vers du poème en en faisant le tableau atroce. Curieusement, l’œuvre de Lucrèce s’achève sur cette noire vision de la peste d’Athènes.
Il n’est pas jusqu’aux sanctuaires des dieux que la mort n’eût fini par combler de corps sans vie ; et partout les temples des habitants du ciel demeuraient encombrés des cadavres de tous les hôtes dont leurs gardiens les avaient remplis. Car ni la religion, ni les puissances divines ne pesaient guère en un tel moment ; la douleur présente était bien plus forte. On ne voyait plus subsister dans la ville les rites funèbres que le peuple pieux avait jusqu’alors pratiqués pour l’inhumation de ses morts. Les citoyens éperdus s’agitaient en désordre, et chacun, le cœur serré, enterrait les siens au gré des circonstances. Mainte horreur s’accomplit, que la nécessité de l’heure et la pauvreté conseillèrent. Et l’on en vit qui, sur des bûchers dressés pour d’autres, plaçaient à) grands cris les corps de leurs proches, et en approchaient la torche enflammée, soutenant des luttes sanglantes plutôt que d’abandonner leurs cadavres [44].
Le philosophe poète avait promis de décrire les demeures des dieux, mais cette dernière partie nous manque. Son œuvre reste donc vraisemblablement inachevée.
[1] Gnomologium Vaticanum, in Wiener Studien, 10,
1888.
[2] Epicuro, Opere, Turin, 1950.
[3] DIOGÈNE LAËRCE, Vies des philosophes, X, 11.
[4] SEXTUS EMPIRICUS, Adversus mathematicos, X,
18.
[5] CICERON, De Natura D., I, 26, 73.
[6] Vies des philosophes, X, 3-7.
[7] 1089c.
[8] Pour tous ces détails, voir Jacob BUCKHARDT, Histoire de la civilisation grecque.
[9] CICÉRON, De finibus, II, 30, 96.
[10] SEXTUS EMPIRICUS, Adv. Math., VII, 216.
[11] Lettre à Hérodote, citée par SEXTUS EMPIRICUS, Vies des philosophes,
[12] Lettre à Ménécée, in Vies et doctrines ..., p. 258.
[13] ÉPICURE, Maximes capitales, XXVII.
[14] ÉPICURE, Sentences vaticanes, 52.
[15] ÉPICURE, Maximes capitales, XXXIX.
[16] ÉPICURE, Sentences vaticanes, 51.
[17] Lettre à Ménécée, in Vies et doctrines ..., p. 262.
[18] CICÉRON, De finibus, I, 6, 18 (Usener, fragment 281).
[19] Lettre à Hérodote, 63.
[20] Enfer, Canto X, 13-15.
[21] Voir Les grands philosophes ..., p. 180.
[22] B. FARRINGTON, Che cosa ha veramente detto
Epicure (trad. ital.), Ubaldini, Rome, 1967, p. 158-159 et 254-255.
[23] III, 59-61.
[24] I, 49-50.
[25] I, 140-145.
[26] I, 41-42.
[27] I, 2-16. « Inde ferae, pecudes persultant pabula laeta/et rapidos tranant amnis : ita capta lepore/te sequitur cupide quo quamque inducere pergis ».
[28] III, 417-829.
[29] I, 55-61. « corpora prima, quod ex illis
sunt omnia primis ».
[30] I, 62-79.
[31] I, 451-459.
[32] II, 1-19.
[33] II, 59-61.
[34] II, 218-220.
[35] III, 10-37.
[36] III, 1088-1095.
[37] IV, 10-25.
[38] IV, 1147-1170.
[39] V, 49-52.
[40] V, 239-246.
[41] V, 1456-1457.
[42] VI, 219 et ss.
[43] VI, 417-422.
[44] VI, 1272-1286.