Les mots qui s’en vont

 

Il y a des expressions nouvelles qui arrivent dans le vocabulaire courant comme « apéritif dînatoire » tandis que d’autres mots ou concepts clés d’une culture sortent de notre existence sur la pointe des pieds. Je pense ici à trois mots : âme, conscience et vocation.

 

1) De l’âme aux animations

 

L’âme est considérée comme le fruit d’une idéologie. Pour les mentalités façonnées par le scientisme ou le freudisme, ce concept ne semble pas utilisable. Dans cette approche il n’y aurait de vérité que quantifiable. Ce qui n’est pas susceptible de passer en formules mathématiques est considéré comme relevant de l’opinion personnelle sans statut scientifique. Renvoyée souvent dans le domaine de la poésie, l’âme laisse sa place au corps avec ses hormones ou à la vision freudienne de l’homme : ça, moi et surmoi, inconscient et sublimation.

Il faut souligner que le témoignage de la foi passe par des mots. La foi chrétienne repose sur la médiation de l’Incarnation du Fils de Dieu, médiateur entre Dieu et les hommes. Les mots sont des médiations nécessaires pour exprimer à tâtons le mystère de Dieu que personne n’a vu[1]. L’âme figure comme un mot clé du christianisme. De manière subtile la philosophie matérialiste a opéré un glissement vers les « animations ». Ah ! des animations,  nous en avons en quantité. Mais qu’en est-il de l’âme ?

Alors que j’étais aumônier du lycée Lacordaire à Marseille en 1984, une lycéenne s’était exclamée au cours d’un échange : « J’ai une âme ! » Elle manifestait ainsi une sorte de révolte contre le rétrécissement du mystère de la personne humaine réduite à un amas de cellules. Depuis j’ai rarement entendu parler de l’âme dans les discussions avec les jeunes.

Son étymologie latine évoque le mouvement. Âme vient d’anima. « Anima » a donné aussi animation. Aujourd’hui nous avons beaucoup de moyens technologiques mais nous manquons de « souffle », d’âme, c’est-à-dire de cet élan intérieur qui tout en unifiant la personne lui donne une puissance spirituelle créatrice à travers les réalités matérielles. Loin de s’opposer au corps, l’âme manifeste son action dans l’épanouissement du corps devenu alors mystère transcendant porteur de valeur sacrée[2]. Dans la Bible, l’âme désigne « l’homme tout entier »[3]

Il me semble important de reprendre ce concept d’âme. Récemment Pierre de Charentenay dans son éditorial de la revue Études s’interrogeait sur le déni de l’âme[4] en Europe. 

Dans la catéchèse et dans l’Enseignement catholique dont le projet éducatif est « enraciné dans le Christ et son évangile »[5], il importe de transmettre les mots qui disent la foi chrétienne : « Dotée d’une âme ‘‘spirituelle et immortelle’’, la personne humaine est ‘‘la seule créature sur la terre que Dieu a voulue pour elle-même’’. Dès sa conception, elle est destinée à la béatitude éternelle. »[6] Dans notre société où les loisirs deviennent aussi bien une industrie qu’une finalité de la vie humaine, le mot « âme » vient élargir l’horizon de l’existence en lui donnant sa dimension divine.

 

 

2) De la conscience au consensus

 

Tout peut-il être négocié ? Le droit positif, celui qui ressort des décisions prises politiquement, prétend exclure les autres sources du droit comme le droit naturel. Jeunes et adultes ont ainsi tendance à considérer comme moralement bon ce qui a été accepté comme possible par les lois de la République. La vérité et la morale naîtraient du seul consensus, négocié et exprimé au Parlement.

Au cours de l’histoire, l’homme a fait appel au droit naturel et à la conscience humaine pour protéger sa dignité face aux abus des pouvoirs politiques. Pensons à Antigone affrontant les ordres tyranniques de Créon ou à Socrate. Par ailleurs, la Déclaration universelle des droits de l’homme, proclamée par les Nations Unies le 10 décembre 1948, affirme à l’article 18 : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ». Le Statut de l’Enseignement catholique précise ce droit fondamental[7]. Le Catéchisme de l’église catholique l’affirme à son tour : « Le citoyen est obligé en conscience de ne pas suivre les prescriptions des autorités civiles quand ces préceptes sont contraires aux exigences de l’ordre moral, aux droits fondamentaux des personnes ou aux enseignements de l’évangile. Le refus d’obéissance aux autorités civiles, lorsque leurs exigences sont contraires à celles de la conscience droite, trouve sa justification dans la distinction entre le service de Dieu et le service de la communauté politique. ‘‘ Rendez à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu ’’ (Mt 22, 21). ‘‘ Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes ’’ (Ac 5 29) » (n°2242).

 Il devient urgent de former l’élève à cette dimension de la conscience morale. J’entends très rarement les professeurs ou les parents faire appel à la conscience. Il s’ensuit une vision pragmatique et hédoniste de la vie où le résultat et le plaisir l’emportent sur la joie de la vérité. Du point de vue étymologique, le mot « conscience » d’origine latine contient le mot « science »[8] (cum-scientia, connaissance), tandis que consensus renvoie à « sensus » (cum-sensus, sentir avec). Le mot « science » suppose la recherche de la vérité avec ses lois et sa logique interne. La vérité ne saurait  être réduite à une affaire de sentiment, d’ambiance ou de consensus. Il est une vérité sur l’homme qui se trouve dans la conscience. La langue française parle de « la voix de la conscience », d’ « objecteur de conscience ». Il existe aussi la formule de serment « en mon âme et conscience ».

Dans la vision chrétienne, l’homme est responsable de ses actes devant la conscience mais il est aussi responsable de sa conscience qui pourrait devenir laxiste ou erronée faute d’une véritable recherche de la vérité. L’homme est responsable de la formation de sa conscience. L’éducation joue un rôle important dans l’éveil de la conscience : « Au fond de sa conscience, l’homme découvre la présence d’une loi qu’il ne s’est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d’obéir. Cette voix qui ne cesse de le presser d’aimer et d’accomplir le bien et d’éviter le mal, au moment opportun résonne dans l’intimité de son cœur […] C’est une loi inscrite par Dieu au cœur de l’homme. La conscience est le centre le plus intime et le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre. »[9] Dans la formation de la conscience, l’évangile apporte une véritable lumière. Au cours de l’histoire, la conscience humaine s’est affinée    et développée. Ce qui était considéré jadis comme charité est devenu une exigence de la justice. C’est ainsi que le théologien dominicain Yves Congar, fait cardinal par Jean Paul II, aimait à rappeler que le XXe siècle était le plus évangélique de l’histoire de l’église. L’histoire s’inscrit en faux contre les discours amers et pessimistes sur l’église. Nous sommes sur la bonne voie. Allons de l’avant !

 

 

3) De la vocation au projet

 

Jean Paul Sartre a écrit dans Les mouches : « Il n’y a plus rien au ciel, ni bien ni mal, ni personne qui me donne des ordres. Car je suis un homme, Jupiter, et chaque homme doit inventer son chemin. »[10] Pour certains, l’homme est seul à écrire son propre projet et à essayer de le mener à bien. La culture athée rejette toute transcendance, toute aide extérieure, toute finalité autre que l’homme lui-même.

 Il n’y a pas longtemps certains métiers étaient appelés « vocation » voire « sacerdoce » : médecin, instituteur, militaire, maire. L’idée de service l’emportait sur la rentabilité financière. Mourir pour la patrie semblait louable. Pensons à tous les monuments aux morts ! Il s’agissait d’accomplir une tâche qui élevait l’homme au-dessus de lui-même dans le don fait de lui-même. L’appel venait de plus loin que lui-même. Le don de soi jusqu’à la mort qui caractérisait les héros de la patrie montrait bien que la vie humaine s’accomplissait dans le service gratuit. Il s’agit ici d’une véritable valeur de la République et de la civilisation française que beaucoup considèrent comme démesurée et injustifiée à la lumière de la culture de la consommation. La République appelait bien les recrues à verser leur sang !

Dans l’évangile, Jésus appelle les disciples. L’aventure chrétienne repose sur la vocation divine. Cet appel passe par des médiations : la lecture de la Parole de Dieu, la prédication, la rencontre avec les autres et leurs demandes… Il ne s’agit pas d’ « entendre des voix » mais de répondre intérieurement à l’attrait de la Vérité et de l’Amour révélés dans l’évangile.[11]

Pour un chrétien, l’appel du Christ constitue son titre de gloire. Cela dit, la volonté de Dieu est que chaque croyant devienne sa propre providence par l’exercice de la prudence, vertu qui lui permet de choisir la ligne de crête de la vérité et de l’amour dans les conditions concrètes de l’existence en mettant en pratique le principe de la conscience qui lui dit de faire le bien et d’éviter le mal.

L’appel de Dieu ne renseigne pas le fidèle sur son avenir mais le pousse à vivre la foi sans savoir où il va. Chaque journée ressemble à une page blanche. Dans l’appel, Dieu dit qu’il promet d’accompagner l’homme. Avec la grâce de Dieu, le chrétien écrit chaque jour une page de l’histoire personnelle et collective. Le poète castillan Antonio Machado exprimait ainsi la liberté de l’homme : « Ô voyageur, il n’y a pas de chemin. On fait le chemin en marchant. C’est en marchant que l’on fait le chemin et quand tu regardes en arrière tu ne vois que le chemin que tu ne toucheras pas. »

C’est au cœur de la communauté éducative et de la communauté chrétienne que l’enfant perçoit cet appel universel à la sainteté qui jaillit de l’évangile. Il se réjouit de son âme et de sa conscience qui l’ouvrent à la grâce de Dieu le tirant de la solitude, de la peur et de l’absurde qui le tenaillent pour réussir sa vie à la manière de Jésus.

 

Fr. Manuel Rivero O.P.

Délégué épiscopal à l’Enseignement catholique du diocèse de Nice.

Courriel : manuel.rivero@free.fr

 

 

 



[1] « Nul n’a jamais vu Dieu ; le Fils Unique-Engendré, qui est dans le sein du Père, lui, l’a fait connaître » (Jean 1, 18).

 

[2] Catéchisme de l’église catholique 1992, n° 363 : Souvent le terme « âme » désigne dans l’écriture sainte la vie humaine ou toute la personne humaine. Mais il désigne aussi ce qu’il y a de plus intime en l’homme et de plus grande valeur en lui, ce par quoi il est plus particulièrement image de Dieu : « âme » signifie le principe spirituel en l’homme. N°365 : L’esprit et la matière, dans l’homme, ne sont pas deux natures unies, mais leur union forme une unique nature.

 

[3] VTB Vocabulaire de théologie biblique, publié sous la direction de Xavier Léon-Dufour, Paris, Éditions du Cerf, 1970, p. 39 : « Loin d’être une partie composant avec le corps l’être humain, l’âme désigne l’homme tout entier, en tant qu’animé par un esprit de vie. à proprement parler, elle n’habite pas un corps, mais s’exprime par le corps qui, lui aussi,  comme la chair, désigne l’homme tout entier. »

 

[4] Piere de Charentenay. « Le souci de l’âme », Etudes, septembre 2005,  p.151 :   « Jan Patocka  nous interrogeait, il y a quelque vingt ans, sur le “souci de l'âme” dont l'Europe serait porteuse. Selon lui, “le caractère démoniaque du XXe siècle tient surtout au déni de ce souci de l'âme”. Il évoque même “cet ennui de proportions gigantesques que même l'ingéniosité infinie de la science et de la technique modernes demeure impuissante à dissimuler et qu'il serait naïf et cynique de sous-estimer ou de ne pas remarquer”. Ainsi, chacun se replie sur la vie au jour le jour, au ras du quotidien tyrannique et pesant mais accepté, l'anonymat permettant de se perdre dans la foule qui ôte aux individus toute possibilité de devenir des sujets. »

 

[5] Statut de l’Enseignement catholique. Préambule.

 

[6] Catéchisme de l’église catholique, n° 1703.

[7] « L’établissement, tout en conservant son caractère propre, doit donner cet enseignement dans le respect total de la liberté de conscience. Tous les enfants, sans distinction d’origine, d’opinions ou de croyances y ont accès ». Préambule. N°3.

 

[8] Le Petit Robert, 2003. Voir aussi Dictionnaire de la foi chrétienne, publié sous la direction d’Olivier de la Brosse, Paris, Éditions du Cerf, 1968.

 

[9] Catéchisme de l’Eglise catholique, 1992 N°1776.

[10] Jean Paul Sartre, Les mouches, Paris, Editions Gallimard, 1943, p.135.

 

[11] Voir saint Augustin : « Personne ne vient à moi si le Père qui m’a envoyé ne le tire. S’il est tiré, objectera-t-on, il vient contre son gré, il ne croit pas, il ne vient pas non plus, car ce n’est pas avec nos pieds que nous courons au Christ, mais en croyant, ce n’est pas par un mouvement de notre corps que nous nous approchons de lui, mais par la volonté de notre cœur […] Ne va pas t’imaginer que tu es tiré malgré toi : l’âme est tirée par l’amour […] C’est peu que tu sois tiré par ta volonté, tu l’es encore par la volupté. Que veut dire : être tiré par la volupté ? Mets tes délices dans le Seigneur, et il t’accordera les demandes de ton cœur. Il existe une volupté du cœur pour celui qui goûte la douceur de ce pain du ciel. Or, si le poète a pu dire : « Chacun est tiré par sa volupté », non par la nécessité, mais par la volupté, non par l’obligation, mais par la délectation, combien plus fortement devons-nous dire, nous, qu’est tiré vers le Christ celui qui trouve ses délices dans la Béatitude, qui trouve ses délices dans la Vie éternelle, car tout cela, c’est le Christ. Ou bien dira-t-on que les sens corporels ont leurs voluptés et que l’âme est privée de ses voluptés ? Si l’âme n’a pas ses voluptés, comment est-il dit : Les fils des hommes espéreront sous le couvert de tes ailes, ils seront enivrés de l’abondance de ta maison, tu les abreuveras au torrent de tes voluptés, parce qu’auprès de toi est la source de la vie et que dans ta lumière nous verrons la lumière ? Donne-moi quelqu’un qui aime, et il sentira la vérité de ce que je dis. Donne-moi un homme tourmenté par le désir, donne-moi un homme passionné, donne-moi un homme en marche dans ce désert et qui a soif, qui soupire après la source de l’éternelle patrie, donne-moi un tel homme, et il saura ce que je veux dire. […] Celui que le Père a tiré proclame : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant […]. C’est cette révélation qui est attraction. Tu montres un rameau à une brebis, tu l’attires. On présente des noix à un enfant, il est attiré, et il est attiré où il court, il est attiré par son amour, il est attiré par les liens du cœur. Si donc ce qui est révélé des délices et des voluptés terrestres à ceux qui les aiment les attire, car il est bien vrai que chacun est attiré par sa propre volupté, comment le Christ révélé par le Père, n’attirerait-il pas ? Qu’est-ce que l’âme, en effet, désire avec plus de force que la Vérité ? » Commentaire à l’évangile selon saint Jean 26, 3-4.