L’œil de Pyrrhon
S’il n’y a rien de plus humain que d’examiner ou
de douter, il aura bien fallu un fondateur, un initiateur, un grand-prêtre. Les sceptiques l’ont trouvé dans la figure de
Pyrrhon, et dans ce qu’en a dit son disciple Timon. Le renouveau de la
doctrine, dans l’Antiquité tardive, se fera au nom de l’illustre prédécesseur,
de ce premier qui consacra sa vie à s’opposer de façon systématique aux dogmes
établis.
Pyrrhon (365-275).
On ne sait rien sur sa vie, si ce n’est les
quelques traits légendaires rapportés par certains auteurs de l’Antiquité. Il
n’a rien écrit, à part un poème dédié à Alexandre le Grand qu’il accompagne en
Asie vers 332 (date de la fondation d’Alexandrie).
Fils de Pleistarque,
Pyrrhon (,
« le roux ») naît à Élis vers 365, et y travaille comme peintre. Il
n’a pas la réputation d’être un bon artiste mais arrive à vivre de son métier.
D’après un certain Antigone, sa représentation de porteurs de flambeaux dans un
gymnase d’Élis ne vaut pas grand-chose[1].
De condition modeste, il habite une petite ferme, en compagnie de sa sœur qui
est sage-femme.
Déçu de susciter si peu d’admiration, il jette
l’art aux orties, et décide de se consacrer à la philosophie. Il fréquente Bryson, un penseur socratique, puis Anaxarque
d’Abdère, un élève de Démocrite. Pyrrhon et Anaxarque,
fatigués de porter leur misère hautaine, décident de partir, ivres de rêves
héroïques et néanmoins métaphysiques. En 334, ils se joignent donc à
l’expédition d’Alexandre le Grand en Orient et la suivent pendant dix ans. Lors
du passage en Asie, Pyrrhon fréquente des sages indiens qui vivent nus, d’où
leur nom grec de gymnosophistes. Il
découvre cet état particulier de sérénité que procure le non–agir. Plutarque
raconte, qu’au retour des soldats macédoniens en Perse[2],
un prêtre indien qui a voyagé avec eux, Calanus[3],
demande à être brûlé sur un bûcher en forme d’autel. Après avoir sacrifié aux
dieux, et souhaité aux envahisseurs une bonne continuation, il
meurt au milieu de la flamme, sans faire aucun mouvement. On imagine
Pyrrhon, bouleversé par cette scène démontrant que la puissance de la volonté
peut dominer la douleur.
[Calanus] consomma son
sacrifice selon la coutume des sages de son pays. Bien des années après, un
autre Indien, qui accompagnait César, se brûla de même à Athènes, où l’on voit
encore son tombeau, qu’on appelle sépulcre de l’Indien.[4]
Ayant fait provision de tout ces merveilleux
souvenirs, il retourne chez lui, âge de quarante ans, et fonde dans sa patrie
une école philosophique suscitant le respect et la considération de ses
compatriotes jusqu'à obtenir que les philosophes soient exonérés de tout impôt.
Ils furent appelés pyrrhoniens, du nom de leur
maître, et aussi douteurs (),
sceptiques ()
Son école ne ressemble pas aux autres, car
Pyrrhon ne supporte pas d’y être dérangé. Mais, parfois, entraîné par le fil de
sa pensée, il se met à parler à voix haute, entouré de tous ses admirateurs et
disciples, et finit par donner des leçons sans même s’en rendre compte. S’il
lui arrive d’être ennuyeux, comme tout professeur de philosophie qui a un peu
d’honneur, le fait que son interlocuteur le quitte ne vient pas l’arrêter dans
l’élan de son discours. On appelle ses disciples « douteurs » (),
pyrrhoniens, « sceptiques »
(),
« éphectiques » (,
leur pensée est « éphectique »,
« suspensive », ,
les fameux « épéchistes » dont parle
longuement Montaigne[5]),
« chercheurs » (),
parce qu’ils observent tout sans jamais rien trouver de sûr.
Détaché des biens de ce monde, il pratique un
complet renoncement. Au cours d’une traversée en mer, périlleuse comme elles
l’étaient à cette époque, alors que les passagers ont le cœur partagé entre la
nausée et l’effroi, il regarde un petit cochon manger, comme si de rien
n’était.
Voilà, disait-il, la tranquillité qu’il fallait
acquérir.
Il promène partout une belle indifférence qu’il
pousse parfois un peu loin. Un jour, Anaxarque, son
maître, tombe dans un marais. Pyrrhon continue son discours comme si de rien
n’était. Le malheureux Anaxarque, tout couvert de
boue finit par le rejoindre, non pour lui faire des reproches, mais afin de le
féliciter pour son impassibilité[6].
Cette même indifférence se manifeste quand il fait le ménage, nettoyant tout
dans la maison jusqu’aux cochons qu’il s’en va vendre au marché. Par contre,
alors qu’on lui reproche de s’être mis en colère contre sa sœur Philista, il répond qu’à une femme il ne faut montrer
d’indifférence.
Il ne se garde de rien, ni des trous dans
lesquels il lui arrive de tomber, ni des véhicules, ni des chiens qui le
mordent à l’occasion. Aussi, on s’étonna un jour de le voir grimper à toute vitesse
dans un arbre pour en éviter un qui devait être particulièrement
hargneux ! Il s’en excuse en expliquant qu’il n’est pas facile de
dépouiller entièrement l’homme, et qu’il faut bien se défendre des choses par
des actes, du moins par la raison...
Sa pensée est établie sur la suspension du
jugement ()
qui lui rend impossible de repousser ou d’accepter une idée. Cela le conduit à
ne pas se prononcer, et même à renoncer à s’exprimer (),
dans un état d’absence de trouble, d’imperturbabilité ().
En deux mots, on peut résumer ainsi sa pensée : il n’existe pas de valeurs
ou de vérités qui vaillent d’en mettre sa main au feu. Rien par nature, ne peut
être considéré comme laid ou beau, juste ou injuste, mauvais ou bon, vrai ou
faux, en bonne santé ou malade. Sa réputation de sagesse lui vaut la
considération d’Épicure, et de nombreux disciples parmi lesquels Timon de Phlionte à qui nous devons tout ce que l’on sait de lui.
Ses compatriotes l’honorent au point de l’instituer grand-prêtre
et décrètent à cause de lui l’exemption des impôts pour les philosophes, une
loi qui ne dura sans doute que le temps de la vie de Pyrrhon.
Il enseigne que le mieux est de suivre la
coutume, autrement dit de faire comme tout le monde. Et il donne l’exemple,
mourant de la façon la plus ordinaire qui soit. C’est au point que les
chroniqueurs, si habiles dans l’Antiquité à donner aux faits les plus banals
des allures de mythes fondateurs, ne trouvent rien de bien croustillant, ni de
bien édifiant à rapporter de ses derniers instants, ce qui est, pour l’époque,
une rareté littéraire. Détaché de bien des contingences, il aura quand même
vécu sain et sauf jusqu'à quatre-vingt dix ans, grâce au fait sans doute que
ses disciples, à tour de rôle, ne le perdaient pas de vue un seul instant. Sa
ville natale éleva une statue au philosophe « qui n’affirmait jamais
rien ». Voilà au moins un acte politique que l’on aura du mal à qualifier
de partisan ou d’idéologique.
Pyrrhon s’est interrogé sur notre pouvoir de
connaître. Si la nature nous avait point pourvu d’une telle faculté, ce ne
serait pas la peine de se mettre à étudier quoique ce fût. Le seul
renseignement un peu précis que nous ayons sur son enseignement est le résumé
qu’en a conservé Aristoclès, d’après Timon[7].
Pour être heureux, il convient d’examiner trois points.
D’abord ce qu’il en est de la nature des choses.
On conclut qu’elles n’offrent pas de prise à la décision parce qu’elles ne sont
pas mesurables dans l’absolu. Il y a des conflits de représentations. L’un juge
l’arbre trop petit à son goût, un autre le trouve élevé. La sensation ne peut
dire le vrai, ni le faux, alors pourquoi le jugement pourrait-il y arriver,
puisqu’il dépend de la sensation ? S’il n’y a ni vrai ni faux dans la
sensation, il n’y a ni vrai ni faux dans le jugement qui lui est postérieur. Le
jugement n’arrive pas à se décider. À un
jugement, il peut même opposer un jugement contraire. Cet arbre est élevé par
rapport à moi. Mais, si je m’élève, voilà que je le trouve plus petit. Je ne
sais comment me décider. L’arbre est-il grand ? C’est l’expérience qui
décide. Je le dirai « élevé » dans la mesure où j’aurais du mal à y
monter, où que le chien féroce qui me poursuit ne pourra pas m’y rejoindre. La
sensation ne me permet pas d’accéder à l’être vrai.
Après avoir examiné la nature des choses, on en
vient, dans un deuxième point, à s’abstenir de porter un jugement, comme le
font Platon et Aristote très imprudemment d’ailleurs.
Platon, en effet, lorsqu’il déclare que l’homme
est un animal sans plumes, bipède, aux ongles plats et apte
à recevoir la science politique, n’estime pas que cette définition[8]
est une valeur absolument certaine. Car, si justement l’homme est un être parmi
ceux qui selon lui, sont voués au devenir et partant ne possèdent pas vraiment
l’être, il est impossible, en demeurant fidèle à ce point de vue, de déclarer
quoique ce soit de certain à propos de ces êtres auxquels l’être fera toujours
défaut.[9]
Le troisième point consiste à ne pas décider et
se tenir tranquille, dans l’ignorance du Bien, dans une vie qui se présente
comme un fait à assumer jour après jour. Il suffit largement de savoir que la
main brûle si on la met au feu, que l’on peut attraper un rhume en fréquentant
les courants d’air, ou que l’on aura de plus en plus de mal à suivre ce cours
si on ne révise pas régulièrement ses notes, qui, nous le savons maintenant, ne
sont ni vraies, ni fausses.
Pyrrhon n’a rien d’un anarchiste. Il ne désire
pas faire table rase de tout. Mais, il refuse de faire l’usage de son entendement
dont la validité ne lui est pas prouvée. Au-delà, il n’y a rien à voir. Les
productions de la philosophie, aussi séduisantes soient elles, ne sont pas
garanties, d’ailleurs, elles se contredisent sans qu’on est
besoin de les affronter. Mieux vaut rechercher la paix intérieure. Comme le
déclare Sextus Empiricus :
Ainsi, un philosophe[10]
que l’on interrogeait en lui proposant l’argument contre l’existence du
mouvement, garda le silence et se mit à marcher. Et les hommes qui prennent la
vie comme règle de conduite entreprennent des voyages à pied ou sur mer,
construisent des bateaux et des maisons sans se soucier des arguments contre le
mouvement et la génération. [...] Je pense, qu’il suffit de vivre empiriquement
et sans opinions dogmatiques, selon les prescriptions et les opinions communes,
en suspendant son jugement sur les circonlocutions dogmatiques qui ne servent
absolument à rein pour la conduite de la vie.[11]
Pyrrhon propose donc à ses disciples une
conduite de l’âme en vue de la paix intérieure : une psychagogie
(,
« attrait, séduction de l’âme, évocation de l’âme des morts,
consolation »). La suspension du jugement est garantie du bonheur. La
foule tourbillonne comme des feuilles mortes, selon un vers[12]
de l’Iliade qu’il affectionne.
Si l’on ramasse tout son enseignement, dont nous
ne savons presque rien, dans une formule unique, on peut dire que ce qui peut
arriver de plus terrible pour une question, c’est de trouver une réponse. Et il
n’est peut-être pas si contraire que ça à la science philosophique, que de
renoncer à certaines réponses quand elles mettent en péril l’étonnement moteur
de toute entreprise de recherche de la vérité.
Timon de Phlionte (325-235).
Il joue un rôle considérable, non seulement dans
la transmission, mais aussi dans l’édification du scepticisme. On peut
d’ailleurs se demander, puisque Pyrrhon n’a rien écrit, s’il ne fait pas comme
Platon qui se sert du personnage de Socrate pour élaborer sa propre
philosophie. Son envergure a sans doute pu lui permettre de prolonger ou
d’infléchir les intuitions de son maître. En tous cas, son génie propre aura
consisté à dépasser le refus pyrrhonien de l’écriture et à inventer les formes
de discours philosophiques qui conviennent le mieux au contenu doctrinal de ce
qu’il a reçu. En ce sens, il est bien l’auteur
du scepticisme, même s’il n’en est pas le fondateur.
Timon ()
se comporte en fidèle disciple de Pyrrhon. Il est originaire de Phlionte, et encore tout jeune, il se joint à une troupe de
danseur, ce dont il se repent. Il rentre alors chez lui et se marie. Il se rend
avec son épouse auprès de Pyrrhon, et y demeure jusqu'à ce qu’il ait des
enfants. Son aîné devient vite un fameux médecin. Ayant du mal à vivre, il
voyage, exerçant le métier de sophiste, non sans quelque succès. Fortune faite,
il part à Athènes et y demeure jusqu'à sa mort, fréquentant les hommes
politiques les plus en vue.
Il est borgne, tout comme son élève Dioscuride, d’où son surnom de Cyclope. Il boit sec et,
entre deux coupes, occupe les loisirs que lui laisse son occupation
philosophique, à s’occuper de son jardin et à écrire des poèmes : des
comédies (trente), des tragédies (60), quelques vers obscènes, comme on les
aimait de son temps, et les fameux Silles
(,
« regard de celui qui louche , regards de travers, moqueries,
impertinences, railleries ») où il donne libre cours à une verve endiablée
contre ceux qu’il trouve trop dogmatiques. Parodiant Homère, il n’hésite pas à
injurier les philosophes, à les sillaniser sous une forme parodique. Dans la première partie
de cette œuvre dont nous n’avons plus que de fragments, il se fait son propre
interprète, dans la deuxième, il s’occupe des anciens, et dans la troisième des
modernes. Son œuvre commence ainsi[13] :
A présent répondez, sophistes qui vous mêlez de
tout !
Il invective dans les Silles, tout comme Pyrrhon déjà le faisait en citant Homère, ceux
qui comme des fous, courent après les choses instables, qui attribuent leur
bonheur ou leur malheur aux choses elles-mêmes, à la pauvreté et à la richesse,
à la puissance et à la faiblesse, à la gloire et au mépris, en un mot à la
fortune qui dirige, élève ou broie.
Ces malheureux hommes, objets de honte,
semblables à des ventres, toujours disputant et gémissant, outres pleines d’une
vaine enflure.[14]
Toute foi, toute croyance doit disparaître, et
avec elles toute affirmation et toute raison de trouble. La nature même des
choses exclue la connaissance et oblige, comme le déclarait déjà Pyrrhon[15],
à un « dépouillement des opinions ». Quant à Dieu, il a sa place dans
le sentiment religieux. On ne peut pas montrer qu’il existe, mais la piété est
en quelque sorte le signe qu’il y a bien quelque chose. Mais, il n’y a pas de
Providence, car Dieu, qui est bon, ne peut vouloir les maux. Le sage ne cherche
pas à comprendre qui est Dieu, mais rattache son assurance à cette bonté, cette
stabilité devant qui s’évanouit le divers et le fuyant, cette nature qui lui
échappe et qu’il renonce à définir.
Je te dirai ce qui m’apparaît en prenant comme
droite règle cette parole de vérité, qu’il existe éternellement une nature du
divin et du bien, d’où dérive pour l’homme la vie la plus égale.[16]
Doit-on y voir une influence de ces ascètes
hindous, ces gymnosophistes dont nous parlent bon
nombre de témoins[17]
dans la littérature de cette époque ? Cela reste une question disputée.
Timon ne se contente pas d’utiliser la satire.
Il contribue à l’élaboration doctrinale du scepticisme bien au-delà d’une
simple propédeutique critique du dogmatisme. On connaît des titres de traités
comme celui Sur la sensation ou Sur les physiciens, autant d’ouvrages qui devaient avoir beaucoup
moins de « relief » que ses écrits satiriques, mais présentaient sans
doute une conception plus apaisée de la pensée de Pyrrhon et de ses
développements.
Le Python
restitue un dialogue avec Pyrrhon, près du temple de Delphes. Un autre texte,
les V, les
« apparences », ou mieux, les « ressemblances », les
« images ressemblantes ». Pyrrhon y est décrit, délivré de toute
passion. Le disciple l’interpelle pour avoir un oracle qui le conduira vers une
semblable sérénité. Voilà ce que l’on obtient en collectionnant le peu de
fragments qui nous restent, et en les ordonnant.
(L’apparition)
Il surplombait une mer plate.
Comme je le reconnus dans l’absence de vent de
la mer étale.[18]
Mais tel je le vis, dépourvu de vanité et non
dominé
par ce qui asservit tout
mortel, fameux ou inconnu,
troupeau de peuples vides
ballottés çà et là
par le poids des
affections, des opinions et des circonstances.[19]
(L’intercession)
Voici, ô Pyrrhon ce que mon cœur brûle
d’entendre :
comment toi qui es encore un
mortel, vis-tu dans une paix sereine,
toujours sans pensée et
immobile, égal à toi-même,
sans t’attacher aux rondes
tournoyantes d’un savoir aux suaves accents,
et seul tu ouvres aux
hommes le chemin, tel le dieu
qui parcourant son orbe
circulaire à travers la terre entière,
offre le disque rougeoyant de
sa sphère parfaite.[20]
(La
révélation)
Et bien je vais te révéler, tel que cela se
manifeste à moi
qui détiens une parole de
vérité pour juste principe,
la nature immuable du
divin et du bien
dont procède pour l’homme la
vie la plus constante.[21]
Mais partout règne l’apparence (les images
ressemblantes), en quelque lieu qu’on aille.[22]
Le cadre initiatique de la scène explique la
solennité du discours et son dogmatisme apparent, en complète contradiction
avec la doctrine du fondateur. Mais, cette « nature du divin et du
bien » qui va être manifestée, c’est justement qu’ils n’en ont pas. Il n’y
a que des images ressemblantes, des manifestations familières. On doit s’en
contenter. Pyrrhon, tel l’Apollon de Delphes, semblable en cela à tous les
autres fondateurs d’écoles concurrentes, « ouvre le chemin aux
hommes ». Mais, contrairement aux autres philosophies, celle de Pyrrhon
lie le bonheur à l’incertitude. Dans un monde où tout est en mouvement, toute
réalité est mouvante, seule l’incertitude nous garantit de l’immutabilité de la
vérité. On ne récuse plus les images, on les proclame. On se détache des
opinions, des dogmes fixés, des croyances changeantes, mais pour les assimiler
comme des « apparences régulatrices » dont a besoin celui qui prend
la vie pour guide. Il n’est plus alors nécessaire de récuser l’apparence.
Donc, Timon s’efforce en bon sceptique qu’il
est, de conserver sa tranquillité d’âme, indifférent aux servantes et aux
chiens errants. On sait qu’il ne se soucie guère de ses manuscrits, dont les
rats faisaient leur profit. Un jour qu’il doit lire un de ses poèmes, il le
déroule et l’expose au fur et à mesure ; mais arrivé à la moitié, il doit
se mettre à chercher la fin dont il ignore où elle a bien put passer.
On lui connaît une sentence qu’il a l’habitude
de rétorquer à ceux qui veulent apprécier les sens en recourant au témoignage
de l’entendement.
Attagas et Nouménios
se sont associés.
Pour bien la comprendre, il faut savoir que Attagas et Nouménios sont connus
comme ayant été de fameux brigands associés pour leurs mauvais coups. D’autre
part, Attagas est un terme proche de
(« le désordre [des sens] »), et Nouménios de
(« la conception de l’entendement »). L’anarchie sensitive s’associe aux
prétentions de l’esprit.
Timon meurt tout comme son maître, à l’âge de
quatre-vingt dix ans, une coïncidence qui partage les historiens. Les uns
veulent y voir le signe que le scepticisme conserve, les autres que la tradition radote.
Il semble qu’il n’a pas de successeur, comme si
le scepticisme à peine né disparaît tout d’un coup de la scène philosophique.
Il semble qu’il est supplanté ou absorbé par une doctrine concurrente, la
Nouvelle Académie, dont il est difficile de dire si elle reprend l’inspiration
sceptique, ou si elle la dénature.
[1] DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines, IX, 11, 62.
[2] Retour qui se fit dans une orgie continuelle.
[3] PLUTARQUE, Les Vies des Hommes Illustres, trad. RICARD, Paris, Garnier, 19, t. IV, 91, p. 377 : « Calanus, un de ces indiens, ordonna d’un ton dur et méprisant [à Onésicrite, de l’école de Diogène le Cynique] de quitter sa robe, pour entendre nu ses discours ; que, sans cela, il ne lui parlera point, vint-il même de la part de Jupiter. [...] Le véritable nom de cet Indien était Sphinès ; mais, comme il avait coutume de saluer ceux qu’il rencontrait par le mot indien calé qui veut dire « salut », les grecs lui donnèrent le nom de Calanus.
[4] PLUTARQUE, Les Vies des Hommes Illustres, t. IV, 91, p. 380-381.
[5] Essais, II, 12.
[6] DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines, IX
[7] EUSÈBE, Préparation évangélique, XIV, 18, 2-3.
[8] Définitions, 121. Politique, 266a et 267c.
[9] SEXTUS EMPIRICUS, Hypotyposes, II, 22-28, trad. J.-P. DUMONT, Textes choisis, Paris, PUF, 1989.
[10] Diogène, le cynique.
[11] SEXTUS EMPIRICUS, Hypotyposes, II, 245-246.
[12] Iliade, VI, 147 : « telle la feuille naît, tels font aussi les hommes ».
[13] DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines, IX, 109-115.
[14] EUSÈBE, Préparation évangélique, XIV, 18, 28.
[15] DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines, IX, 65-66.
[16] SEXTUS EMPIRICUS, Contre les Mathématiciens, IX, 20.
[17] Voir PHILON, Sur la liberté du sage.
[18] DIELS, fr. 63-64, DC, 58.
[19] DIELS, fr. 9, DC, 59.
[20] DIELS, fr. 67, DC, 61.
[21] DIELS, fr. 68, DC, 62.
[22] DIELS, fr. 69, DC, 63.