L’oreille d’Aristote : à l’écoute
du monde
I.
Biographie
II.
Les œuvres
III.
La philosophie
IV.
Texte du
premier livre des Métaphysiques
Ce texte n’est pas la conférence telle qu’elle a été donnée, mais des notes qui peuvent servir à ceux qui auraient manqué la séance et aux auditeurs s’ils veulent aller plus loin, ou simplement retrouver certaines informations. Beaucoup de commentaires sont facilement accessibles sur internet à partir d’un simple moteur de recherche.
I. Biographie
Aristote est né à Stagire, en - 384.
Son père, Nicomaque, était médecin au service du roi de Macédoine. La Macédoine
est, à l'époque, la puissance politique "montante" et ses monarques
tentent de s'approprier le plus possible la culture d'une Grèce qu'ils
soumettront bientôt militairement et politiquement.
Aristote est très tôt orphelin et est alors élevé par un tuteur, Proxène, dont
il adoptera plus tard le fils Nicanor.
Dans sa dix-huitième année (366),
Aristote arrive à Athènes où il devient élève de l'Académie de Platon alors que celui-ci est en Sicile et
que l'école est dirigée par le mathématicien et astronome Eudoxe.
"Provincial", issu de la Macédoine méprisée et redoutée, il est
plutôt laid et mauvais orateur, choses qui le rendent peu populaire.
Platon meurt et Speusippe prend la direction de l'Académie. Peut-être est-ce en réaction à cet évènement qu'Aristote et Xénocrate, qui tous deux pouvaient prétendre à la succession de Platon, se rendent dans la ville d'Atarnée. Mais peut-être ce départ d'Athènes a-t-il une autre origine: en 348, Philippe II de Macédoine conquiert Olynthe, amie d'Athènes, la rase, massacre une partie des habitants et vend le reste comme esclaves. Aristote dut se trouver en position délicate. En tous cas, on peut retenir qu’il aura été 20 ans le disciple de Platon.
A Atarnée, Aristote retrouve une
petite communauté platonicienne, ce qui tendrait à confirmer qu'il n'était pas vraiment
sorti de l'Académie. Peu après, pour une raison inconnue, il part pour Assos,
puis à Mythilène dans l'île de Lesbos. Il semble que ce séjour en Asie mineure
ait été pour Aristote une époque de recherches intenses.
En 343 ou 342, Aristote est choisi par Philippe de Macédoine comme précepteur
pour son fils Alexandre agé de 13 ans. Il va donc résider à Mieza, ville où
Philippe a placé son fils. Il enseigne à son royal élève la poésie et la
politique. Cet élément est cependant douteux pour certains historiens.
Le préceptorat d'Aristote se termine avec la nomination d'Alexandre comme
régent du royaume, en 340. Il obtient la permission de faire reconstruire
Stagire (détruite par les Macédoniens en 349) dont il devient une sorte de
nouveau fondateur, donnant des lois à sa patrie.
Après la mort de sa femme Pythias, il prend une stagirite, Herpyllis, comme
femme légitime ou comme concubine. Il en aura un fils, Nicomaque et lui restera
très attaché jusqu'à la fin de sa vie. Il lui dédie un de ses traités de morale
(Ethique à Nicomaque).
En 335 ou 334, il rentre à
Athènes, soumise à Alexandre après la destruction de Thèbes. C'est alors que la
rupture d'Aristote avec l'Académie fut vraiment consommée et qu'à 50 ans il
fonde une école rivale, le Lycée, qui tirait son nom d'un gymnase proche,
consacré à Apollon Lycien. Les relations entre Aristote et Alexandre deviennent
mauvaises. Le philosophe désapprouve la politique d'assimilation des Perses
menée par Alexandre et ce dernier avait fait mourir Callisthène, le neveu
d'Aristote, qui ne voulait pas se prosterner devant le roi à la mode perse. En
323, Alexandre meurt et Aristote n'a plus à le redouter.
Mais cette mort provoque un sursaut à Athènes qui se révolte alors contre les
macédoniens. Aristote est menacé. Il s'enfuit à Chalcis avec Herpyllis et ses
enfants.
Il y meurt à 62 ans, après avoir vu l'écrasement des Athéniens par son ami Antipater.
II. Les œuvres
Éditions anciennes - Les
oeuvres d'Aristote ne furent rassemblées et publiées dans l'Antiquité même que
fort tard. Enfouies, dit-on, ou cachées pendant près de deux siècles, ce n'est
que vers le temps de Sylla qu'elles furent réunies par Apellicon de Téos et
revisées par Andronicus de Rhodes. Dans les temps modernes, on ne connut
pendant longtemps en occident que l'Organon;
c'est aux Arabes et aux Grecs émigrés de Constantinople qu'on dut la
connaissance et la propagation en Europe de ses autres ouvrages. La première
édition complète des écrits d'Aristote fut publiée à Venise par Alde Manuce
(1495-98, in-fol.); parmi les éditions postérieures, les plus estimées sont
celles : de Sylburge, Francfort, 1585-86, toute grecque; de Guillaume Duval,
Paris 1619 et 1654, in-fol., grec-latin; de Bekker et Brandis, grec-latin, avec
un choix de commentaires, publiée au nom de l'Académie de Berlin, Berlin,
1830-1836, 4 vol. in-4, et celle de la Collection Didot, 1848-60.
On a en outre donné une foule
d'éditions spéciales des ouvrages détachés. La plupart ont été traduits en
francais les principales de ces traductions sont : celle de l'Ethique et de la Politique, par Thurot, Paris, 1823, 2
vol. in-8°; da la Rhétorique,
par Cassandre, Paris, 1675, par Ch. E. Gros, 1822, et par Bonafous, 1856; de la
Poétique, par Dacier, Paris,
1692, par Le Batteux (dans les Quatre
Poétiques), 1771, et par M. Egger, 1849; de l'Histoire des animaux, par Camus, 1783; du Traité du monde, par Le Batteux (dans
son Traité des causes premières);
de la Logique, par Ph. Canaye,
sieur de Fresnes, 1589, in-fol.; de la Métaphysique,
par Pierron et Zévort, 1841, 2 vol. in-8. M. Barth. St-Hilaire a entrepris une
trad. complète d'Aristote, dont une grande partie a déjà paru (Politique, 1837 et 1848; Logique, 1839-44; Traité de l'âme, 1846; Opuscules, 1847; Morale, 1856; Poétique, 1858; Physique
et Météorologie, 1863; Traité de la production et de la destruction,
1866, etc.).
Parmi les commentateurs d'Aristote, nous nommerons, chez les anciens, Ammonius, Alexandre d'Aphrodisie, Themisthius, Simplicius, Olympiodore, Jean Philopon, Boëce; au moyen âge, Alkindi, Averroës, Avicenne, Avempace, Albert le Grand, S. Thomas. La vie d'Aristote a été écrite chez les anciens par Diogène Laërce et par Ammonius. On a publié sur, pour et contre sa doctrine une foule d'écrits: Launoy a donné un essai De varia Aristotelis fortuna, 1672, M. A. Jourdain de savantes Recherches sur les trad. latines d'Aristote, 1819, et Ravaisson un Essai sur sa Métaphysique, 1837-46, M. Waddington Kastus De la Psychologie d'Aristote, 1848.
En librairie - Ouvrages d'Aristote : - La Métaphysique, Vrin, (2 vol. sous
blister, annotés et commentés). - Ethique
à Nicomaque, Pocket Editions, 2002. - Catégories (bilingue, prés. Frédérique Ildefonse et Jean
Lallot), Le Seuil, 2002. - Rhétorique
à Alexandre, Les Belles Lettres, 2002. - Histoire des animaux, Paléo, 2001, 2 volumes : I, II. - Biologie (Traité de l'âme et petits traités d'histoire naturelle), Paléo,
2001. - Physique, Flammarion,
2001. - Les Politiques,
Flammarion, 1999. - Rhétorique,
Gallimard, 1998. - Poétique,
Gallimard, 1997. - Constitution
d'Athènes, Constitution de Sparte, Gallimard, 1996. - Ethique à Eudème, Rivages, 1993. - De la génération et de la corruption,
Vrin. - Traité du Ciel et Traité pseudo-aristotélicien du Monde,
Vrin. - Les météorologiques,
Vrin. Voir aussi les ouvrages publiés dans la série grecque par les Belles
Lettres.
Parmi les études (ou rééditions)
récentes sur Aristote et son oeuvre : - Pierre Destrée, Aristote, Bonheur et vertus, PUF, 2003. - B. Souchard, Aristote de la physique à la métaphysique,
Presses universitaires de Dijon, 2003. - Pierre-Marie Morel, Aristote, Flammarion, 2003. - Peter
Garnsey, Idées sur l'esclavage,
d'Aristote à Saint-Augustin, Les Belles Lettres,
2003. - Xavier Zubiri, Cinq leçons de
philosophie (Aristote, Kant, Comte,
Bergson, Husserl), Rééd. L'Harmattan, 2003. - Collectif, La philosophie d'Aristote, PUF, 2003.-
Pierre Aubenque, Le problème de l'être
chez Aristote, rééd. PUF, 2002. - Jérôme Lejeune, Jean Ladrière et
Philippe Caspar, L'individuation des
êtres (Aristote, Leibniz et l'immunologie contemporaine),
Lethielleux, 2001. - A. Motte et al. Aporia
dans la philosophie grecque des origines à Aristote, Vrin, 2001. -
Etienne Gilson, D'Aristote à Darwin
et retour (essai sur quelques constantes de la biophilosophie), Vrin,
2000. - Guy-François Delaporte, Lecture
du commentaire de Thomas d'Aquin sur le Traité de l'âme
d'Aristote, L'Harmattan, 1999. - Annick Jaulin, Eidos et Ousia (de l'unité théorique
de la métaphysique d'Aristote), Klincksieck, 1999. - De la même, Aristote, la Métaphysique, PUF, 1999.
- De la même, Aristote, Presses
universitaires du Mirail, 1998.
III. La philosophie
Le monde selon Aristote.
Aristote conçoit le monde comme
clos, fini et hiérarchisé. La terre est au centre, fixe et immobile. Le monde
est incorruptible au-dessus de l'orbite lunaire (monde supra-lunaire),
corruptible, en proie au devenir en dessous (monde sublunaire).
Selon Aristote, il existe deux sortes de corps, les graves (c'est-à-dire les lourds, cf. gravité, ce qui rend lourd) et les légers. Les graves sont les corps qui tendent à tomber vers le bas, les légers ceux qui tombent vers le haut (comme par exemple les fumées). Tout corps tend à rejoindre son lieu naturel, le lieu naturel des graves étant le centre de la terre (et donc du monde), celui des légers étant la sphère des fixes. Cette théorie est cohérente avec la représentation du monde dans l'Antiquité dont nous parlions précédemment. Remarquons que cette théorie est à la fois finaliste (chaque corps tend vers son lieu naturel - on cherche à comprendre le phénomène par sa fin) et qualitative (c'est-à-dire non quantitative) puisque c'est une qualité des corps de tomber.
Aristote distingue quatre causes, la cause matérielle, la cause efficiente, la cause finale et la cause formelle. Prenons pour exemple une statue :
la cause matérielle est le marbre, la cause efficiente est le sculpteur, la cause formelle est la configuration de la statue, la cause finale est ce en vue de quoi est faite la statue (sa destination).
Le primat de la cause finale
implique que celui qui a la meilleure connaissance de la selle c'est le
cavalier et non l'artisan.
Au niveau de l'homme, la cause matérielle est constituée du sang, des os, de la
chair etc., la cause efficiente est un autre homme, la cause formelle est sa
forme d'homme, la cause finale est de perpétuer l'espèce et entrer en rapport
avec Dieu. Les causes ici sont mêlées.
La science s'occupe des trois premières causes mais la métaphysique étudie la
cause finale, plus difficile et plus importante.
La philosophie d'Aristote est
donc un finalisme.
Distinction entre forme et
matière, acte et puissance.
On trouve aussi chez Aristote une théorie de la substance, c'est à dire de l'être qui se suffit à lui-même qu'il faut opposer à l'accident c'est à dire ce qui ne fait pas partie de l'essence d'une chose de sa définition). Il ne fait pas partie de la définition de l'homme, par exemple d'avoir des yeux bleus puisque tous les hommes n'ont pas nécessairement les yeux bleus. La couleur des yeux est un accident de la substance.
La substance a deux aspects :
rapport forme / matière, rapport acte / puissance.
Toute substance
a une forme (une configuration extérieure). Une matière dépourvue de forme est
impensable. Il n'y a pas de matière séparée. Une exception peut-être, l'eau,
mais elle est dans un récipient et prend donc sa forme. Même une poignée de
terre d'une certaine manière a une forme. Aristote développe l'idée d'une
échelle des êtres. Plus il y a de matière et plus la forme est indistincte
quand on descend dans l'échelle des êtres. Plus on monte, au contraire et plus
la forme est précise et plus elle se confond avec la fin. Par exemple : la
terre est presque sans forme (on dit que c'est informe par abus de langage),
l'arbre a une forme distincte mais une forme indifférente à sa fin, l'homme a
une forme plus proche de sa fin, Dieu est le seul être sans matière. Il est
forme pure.
L'acte et la puissance : la puissance est ce que possède une chose pour passer d'un état à un autre état. Par exemple quelqu'un de non musicien devient musicien. Il possédait donc la puissance de devenir musicien. L'enfant est un adulte en puissance. La puissance est un manque. Un être qui ne manquerait de rien ne serait pas en puissance. Il serait acte pur. C'est Dieu.
L'acte est ce que possède
réellement un être. L'adulte est adulte en acte. Celui qui sait la musique est
un musicien en acte. L'acte est antérieur à la puissance dans le sens où la
puissance désire l'acte, va vers l'acte. L'adulte est antérieur à l'enfant dans
le sens où l'enfant veut devenir adulte. L'acte est antérieur en tant qu'il est
fin et que la fin est toujours présente avant sa
réalisation. Aristote remarque que le vers est couché, le quadrupède est plus
haut, le chimpanzé est courbé, l'homme est droit. La fin du vers est de devenir
un quadrupède. La fin du quadrupède est de devenir un chimpanzé. Quelle est la
fin de l'homme ? Devenir Dieu, s'élever pour accéder à l'éternité, à la forme
pure et à l'acte pur où il n'y aurait plus de manque.
Le vivant.
Il s'explique de façon vitaliste.
Tout vivant possède une âme ( anima) qui l'anime.
Dieu comme organisateur du
monde.
Dieu est pour Aristote le moteur
du monde. C'est le moteur non mû, la pensée suprême, la cause efficiente et
finale du monde. Il se pense lui-même. Ce n'est pas un Dieu personnel et
providentiel mais le principe premier, la première cause. Il n'est pas créateur
mais cause logique.
La philosophie médiévale va rajouter à la théorie aristotélicienne l'idée de la
révélation qui n'existe pas chez Aristote, l'idée que je peux non seulement
connaître Dieu par la pensée mais aussi le découvrir par la révélation. Il y a
deux révélations : l'Écriture et la révélation intérieure. Aristote se limitait
à la raison.
Aristote invente la logique sous
la forme principalement de la théorie du syllogisme. Le syllogisme est un
raisonnement déductif en trois propositions. Par exemple, tous les animaux sont mortels, or tous les
hommes sont des animaux, donc tous les hommes sont mortels. Mais
Aristote a aussi étudié le jugement qui consiste à lier un sujet et un
prédicat. Par exemple : Le ciel (sujet) est bleu (prédicat). La définition
consiste à donner le genre et la différence spécifique. Par exemple l'homme
appartient au genre animal et se différencie spécifiquement par sa raison. d'où la définition : l'homme est un animal raisonnable.
Aristote énonce les trois principes sans lesquels aucune
pensée n'est possible:
Le principe d'identité : A est A.
le
principe du tiers exclu : si deux propositions sont contradictoires, alors l'une
est vraie et l'autre fausse.
le
principe de non contradiction: on ne peut pas à la fois affirmer deux
propositions contradictoires.
La morale d'Aristote est un eudémonisme c'est à dire qu'elle vise au bonheur. Le bonheur est une activité de la raison. Le plaisir n'est pas exclu. Il est l'achèvement de l'acte. L'homme est un animal politique c'est à dire qu'il ne peut vivre sans d'autres hommes, qu'il est social.
Aristote classe les
gouvernements:
La monarchie ou gouvernement d'un
seul homme. Elle peut dégénérer en tyranie.
l'aristocratie
où gouverne un groupe et qui peut dégénérer en oligarchie.
la république où gouverne la multitude pour l'utilité publique qui peut dégénérer en démocratie.
Aristote est plutôt favorable à l’aristocratie, le « gouvernement des meilleurs », c’est-à-dire les philosophes...
VI. Texte
du Premier livre des Métaphysiques d’Aristote (traduction Cousin, 1838).
« Tous
les hommes ont un désir naturel de savoir, comme le témoigne l'ardeur avec
laquelle on recherche les connaissances qui s'acquièrent par les sens. On les
recherche en effet pour elles-mêmes et indépendamment de leur utilité, surtout
celles que nous devons à la vue; car ce n'est pas seulement dans un but
pratique, c'est sans vouloir en faire aucun usage, que nous préférons en quelque
manière cette sensation à toutes les autres ; cela vient de ce qu'elle nous
fait connaître plus d'objets, et nous découvre plus de différences. La nature a
donné aux animaux la faculté de sentir : mais chez les uns, la sensation ne
produit pas la mémoire, chez les autres, elle la produit; et c'est pour cela
que ces derniers sont plus intelligents et plus capables d'apprendre que ceux
qui n'ont pas la faculté de se ressouvenir. L'intelligence toute seule, sans la
faculté d'apprendre, est le partage de ceux qui ne peuvent entendre les sons,
comme les abeilles et les autres animaux de cette espèce; la capacité
d'apprendre est propre à tous ceux qui réunissent à la
mémoire le sens de l'ouïe. Il y a des espèces qui sont réduites à l'imagination
et à la mémoire, et qui sont peu capables d'expérience : mais la race humaine
s'élève jusqu'à l'art et jusqu'au raisonnement. C'est la mémoire qui dans
l'homme produit l'expérience; car plusieurs ressouvenirs d'une même chose
constituent une expérience; aussi l'expérience paraît-elle presque semblable à
la science et à l'art; et c'est de l'expérience que l'art' et la science
viennent aux hommes; car, comme le dit Polus, et avec raison, c'est
l'expérience qui fait l'art, et l'inexpérience le hasard. L'art commence,
lorsque, de plusieurs données empruntées à l'expérience, se forme une seule
notion générale, qui s'applique à tous les cas analogues. Savoir que Callias
étant attaqué de telle maladie, tel remède lui a réussi, ainsi qu'à Socrate; et
de même à plusieurs autres pris individuellement, c'est de l'expérience; mais
savoir d'une manière générale que tous les individus compris dans une même
classe et atteints de telle maladie, de la pituite, par exemple, ou de la bile
ou de la fièvre, ont été guéris par le même remède, c'est de l'art. Pour la
pratique, l'expérience ne diffère pas de l'art, et même les hommes d'expérience
atteignent mieux leur but que ceux qui n'ont que la théorie sans l'expérience;
la raison en est que l'expérience est la connaissance du particulier, l'art celle
du général, et que tout acte, tout fait tombe sur le particulier; car ce n'est
pas l'homme en général que guérit le médecin, mais l'homme particulier, mais
Callias ou Socrate, ou tout autre individu semblable, qui se trouve être un
homme; si donc quelqu'un possède la théorie sans l'expérience, et connaît le
général sans connaître le particulier dont il se compose, celui-là se trompera
souvent sur le remède à employer; car ce qu'il s'agit de guérir, c'est
l'individu. Cependant on croit que le savoir appartient plus à l'art qu'à
l'expérience, et on tient pour plus sages les hommes d'art que les hommes
d'expérience; car la sagesse est toujours en raison du savoir. Et il en est
ainsi parce que les premiers connaissent la cause, tandis que les seconds ne la
connaissent pas; les hommes d'expérience en effet, savent bien qu'une chose
est, mais le pourquoi, ils l'ignorent; les autres, au contraire, savent le
pourquoi et la cause. Aussi on regarde en toute circonstance les architectes
comme supérieurs en considération, en savoir et en sagesse aux simples
manoeuvres, parce qu'ils savent la raison de ce qui se fait, tandis qu'il en
est de ces derniers comme de ces espèces inanimées qui agissent sans savoir ce
quelles font, par exemple, le feu qui brûle sans savoir qu'il brûle. Les êtres
insensibles suivent l'impulsion de leur nature; les manoeuvres suivent
l'habitude; aussi n'est-ce pas par rapport à la pratique qu'on préfère les
architectes aux manoeuvres, mais par rapport à la théorie, et parce qu'ils ont
la connaissance des causes. Enfin, ce qui distingue le savant, c'est qu'il peut
enseigner; et c'est pourquoi on pense qu'il y a plus de savoir dans l'art que
dans l'expérience; car l'homme d'art peut enseigner, l'homme d'expérience ne le
peut pas. En outre, on n'attribue la sagesse à aucune des connaissances qui
viennent par les sens, quoiqu'ils soient le vrai moyen de connaître les choses
particulières ; mais ils ne nous disent le pourquoi de rien ; par exemple, ils
ne nous apprennent pas pourquoi le feu est chaud, mais seulement qu'il est
chaud. D'après cela, il était naturel que le premier qui trouva, au-dessus des
connaissances sensibles, communes à tous, un art quelconque, celui-là fut
admiré des hommes, non seulement à cause de l'utilité de ses découvertes, mais
aussi comme un sage supérieur au reste des hommes. Les arts s'étant multipliés,
et les uns se rapportant aux nécessités, les autres aux agréments de la vie,
les inventeurs de ceux-ci ont toujours été estimés plus sages que les
inventeurs de ceux-là, parce que leurs découvertes ne se rapportaient pas à des
besoins. Ces deux sortes d'arts une fois trouvés, on en découvrit d'autres qui
n'avaient plus pour objet ni le plaisir ni la nécessité, et ce fut d'abord dans
les pays où les hommes avaient du loisir. Ainsi, c'est en Égypte que les
mathématiques se sont formées ; là, en effet, beaucoup de loisir était laissé à
la caste des prêtres. Du reste, nous avons dit dans la Morale en quoi
diffèrent l'art et la science et les autres degrés de connaissance; ce que nous
voulons établir ici, c'est que tout le monde entend par la sagesse à proprement
parler la connaissance des premières causes et des principes; de telle sorte
que, comme nous l'avons déjà dit, sous le rapport de la sagesse, l'expérience
est supérieure à la sensation, l'art à l'expérience, l’architecte au manoeuvre
et la théorie à la pratique. Il est clair d'après cela que la sagesse par
excellence, la philosophie est la science de certains principes et de certaines
causes.
« Puisque
telle est la science que nous cherchons, il nous faut examiner de quelles
causes et de quels principes s'occupe cette science qui est la philosophie.
C'est ce que nous pourrons éclaircir par les diverses manières dont on conçoit
généralement le philosophe. On entend d'abord par ce mot l'homme qui sait tout,
autant que cela est possible, sans savoir les détails. En. second
lieu, on appelle philosophe celui qui peut connaître les choses difficiles et
peu accessibles à la connaissance humaine; or les connaissances sensibles étant
communes à tous et par conséquent faciles, n'ont rien de philosophique. Ensuite
on croit que plus un homme est exact et capable d'enseigner les causes, plus il
est philosophe en toute science. En outre, la science qu'on étudie pour
elle-même et dans le seul but de savoir, paraît plutôt la philosophie que celle
qu'on apprend en vue de ses résultats. Enfin, de deux sciences, celle qui
domine l'autre, est plutôt la philosophie que celle qui lui est subordonnée;
car le philosophe rie doit pas recevoir des lois, mais en donner; et il ne doit
pas obéir à un autre, mais c'est au moins sage à lui obéir.
Telle est la nature et le nombre des idées que nous nous formons de la
philosophie et du philosophe. De tous ces caractères de la philosophie, celui
qui consiste à savoir toutes choses, appartient surtout à l'homme qui possède
le mieux la connaissance du général ; car celui-là sait ce qui en est de tous
les sujets particuliers. Et puis les connaissances les plus générales sont
peut-être les plus difficiles à acquérir; car elles sont les plus éloignées des
sensations. Ensuite, les sciences les plus exactes sont celles qui s'occupent
le plus des principes; en effet celles dont l'objet est plus simple sont plus
exactes que celles dont l'objet est plus composé; l'arithmétique,
par exemple, l'est plus que la géométrie. Ajoutez que. la
science qui peut le mieux enseigner, est celle qui étudie les causes; car
enseigner, c'est dire les causes de chaque chose.
De
plus, savoir uniquement pour savoir, appartient surtout à la science de ce
qu'il y a de plus scientifique; car celui qui veut apprendre dans le seul but
d'apprendre, choisira sur toute autre la science par excellence, c'est-à-dire
la science de ce qu'il y a de plus scientifique; et ce qu'il y a de plus scientifique,
ce sont les principes et les causes; car c'est à l'aide des principes et par
eux que nous connaissons les autres choses, et non pas les principes par les
sujets particuliers. Enfin, la science souveraine, faite pour dominer toutes
les autres, est celle qui connaît pourquoi il faut faire chaque chose; or, ce
pourquoi est le bien dans chaque chose, et, en général, c'est le bien absolu
dans toute la nature.
De
tout ce que nous venons de dire, il résulte que le mot de philosophie dont nous
avons recherché les diverses significations, se rapporte à une seule et même
science. Une telle science s'élève aux principes et aux causes; or, le bien, la
raison des choses, est au nombre des causes. Et qu'elle n'a pas un but
pratique, c'est ce qui est évident par l'exemple des premiers qui se sont
occupés de philosophie. Ce fut en effet l'étonnement d'abord comme aujourd'hui,
qui fit naître parmi les hommes les recherches philosophiques. Entre les
phénomènes qui les frappaient, leur curiosité se porta d'abord sur ce qui était
le plus à leur portée ; puis, s'avançant ainsi peu à peu, ils en vinrent à se
demander compte de plus grands phénomènes, comme des divers états de la lune,
du soleil, des astres, et enfin de l'origine de l'univers. Or, douter et
s'étonner, c'est reconnaître son ignorance.. Voilà
pourquoi on peut dire en quelque manière que l'ami de la philosophie est aussi
celui des mythes; car la matière du mythe, c'est l'étonnant, le merveilleux. Si
donc on a philosophé pour échapper à l'ignorance, il est clair qu'on a
poursuivi la science pour savoir et sans aucun but d'utilité. Le fait eu fait
foi : car tout ce qui regarde les besoins, le bien-être et la commodité de la
vie était déjà trouvé, lorsqu'on entreprit un tel ordre de recherches. Il est
donc évident que nous ne cherchons la philosophie dans aucun intérêt étranger ;
et comme nous appelons homme libre celui qui s'appartient à lui-même et qui
n'appartient pas à un autre, de même la philosophie est de toutes les sciences
la seule libre; car seule elle est à elle-même son propre but. Aussi, ne
serait-ce pas sans quelque raison qu'on regarderait comme plus qu'humaine la
possession de cette science; car la nature de l'homme est esclave à beaucoup
d'égards; la divinité seule, pour parler comme Simonide, aurait ce privilège,
et il ne convient pas à l'homme de ne pas se borner à la science qui est à son
usage. Si donc les poètes disent vrai, et si la nature divine doit être
envieuse, c'est surtout au sujet de cette prétention, et tous les téméraires
qui la partagent, eu portent la peine. Mais la divinité ne peut connaître
l'envie; les poètes, comme dit le proverbe, sont souvent menteurs, et il n'y a
pas de science à laquelle il faille attacher plus de prix. Car la plus divine
est celle qu'on doit priser le plus; or, celle-ci porte seule
ce caractère à un double titre. En effet, une science qui appartiendrait à
Dieu, et qui s'occuperait de choses divines, serait sans contredit une science
divine : et seule, celle dont nous parlons satisfait à ces deux conditions.
D'une part, Dieu est reconnu de tout le monde comme le principe même des
causes; et de l'autre, la science des causes lui appartient exclusivement ou
dans un degré supérieur.
Ainsi
toutes les sciences sont plus nécessaires que la philosophie, mais nulle n'est plus
excellente. Et rien ne diffère plus que la possession de cette science et son
début. On commence, ainsi que nous l'avons dit, par s'étonner que les choses
soient de telle façon ; et comme on s'émerveille en présence des automates,
quand on n'en connaît pas les ressorts, de même nous nous étonnons des
révolutions du soleil et de l'incommensurabilité du diamètre; car il semble
étonnant à tout le monde qu'une quantité ne puisse être mesurée par une
quantité si petite qu'elle soit. C'est, comme dit le proverbe, par le contraire
et par le meilleur qu'il faut finir, comme il arrive dans le cas que nous
venons de citer, lorsqu'enfin on est parvenu à s'en rendre compte : car rien
n'étonnerait plus un géomètre que si le diamètre devenait commensurable.
Nous venons de déterminer la nature de la science que nous cherchons, le but de
cette science et de tout notre travail.
Il
est évident qu'il faut acquérir la science des causes premières, puisque nous
ne pensons savoir une chose que quand nous croyons en connaître la première
cause. Or, on distingue quatre sortes de causes, la première est l'essence et
la forme propre de chaque chose; car il faut pousser la recherche des causes
aussi loin qu'il est possible, et c'est la raison dernière d'une chose qui en
est le principe et la cause. La seconde cause est la matière et le sujet; la
troisième le principe du mouvement; la quatrième, enfin, celle qui répond à la
précédente, la raison et le bien des choses; car la fin de tout phénomène et de
tout mouvement, c'est le bien. Ces points de vue ont été suffisamment expliqués
dans les livres de physique; reprenons cependant les opinions des philosophes
qui nous ont précédés dans l'étude des êtres et de la vérité. Il est évident
qu'eux aussi reconnaissent certaines causes et certains principes : cette revue
peut donc nous être utile pour la recherche qui nous occupe. Car il arrivera ou
que nous rencontrerons un ordre de causes que nous avions omis, ou que nous
prendrons plus de confiance dans la classification que nous venons d'exposer.
La plupart des premiers philosophes ont cherché dans la matière les principes
de toutes choses. Car ce dont toute chose est, d'où provient toute génération
et où aboutit toute destruction, l'essence restant la même et ne faisant que changer
d'accidents, voilà ce qu'ils appellent l'élément et le principe des êtres; et
pour cette raison, ils pensent que rien ne naît et que rien ne périt, puisque
cette nature première subsiste toujours. Nous ne disons pas d'une manière
absolue que Socrate naît, lorsqu'il devient beau ou musicien, ni qu'il périt
lorsqu'il perd ces manières d'être, attendu que le même Socrate, sujet de ces
changements, n'en demeure pas moins ; il en est de même pour toutes les autres
choses; car il doit y avoir une certaine nature, unique ou multiple, d'où
viennent toutes choses, celle-là subsistant la même.
Quant
au nombre et à l'espèce de ces déments, on ne s'accorde pas. Thalès, le
fondateur de cette manière de philosopher, prend l'eau pour principe, et voilà
pourquoi il a prétendu que la terre reposait sur l'eau, amené probablement à
cette opinion parce qu'il avait observé que l'humide est l'aliment de tous les
êtres, et que la chaleur elle-même vient de l'humide et en vit; or, ce dont
viennent les choses est leur principe. C'est de là qu'il tira sa doctrine, et
aussi de ce que les germes de toutes choses sont de leur nature humides, et que
l'eau est le principe des choses humides. Plusieurs pensent que dès la plus
haute antiquité, bien avant notre époque, les premiers théologiens ont eu la
même opinion sur la nature: car ils avaient fait l'Océan et Téthys auteurs de
tous les phénomènes de ce monde, et ils montrent les Dieux jurant par l'eau que
les poètes appellent le Styx. En effet, ce qu'il y a de plus ancien est ce qu'il
y a de plus saint; et ce qu'il y a de plus saint, c'est le serment. Y a-t-il
réellement un système physique dans cette vieille et antique opinion? c'est ce dont on pourrait douter. Mais pour Thalès on dit
que telle fut sa doctrine. Quant à Hippon, sa pensée n'est pas assez profonde
pour qu'on puisse le placer parmi ces philosophes. Anaximène et Diogène
prétendaient que l'air est antérieur à l'eau, et qu'il est le principe des
corps simples; ce principe est le feu, selon Hippase de Métaponte et Héraclite
d'Éphèse. Empédocle reconnut quatre éléments, ajoutant la terre à ceux que nous
avons nommés; selon lui, ces éléments subsistent toujours et ne deviennent pas,
mais le seul changement qu'ils subissent est celui de l'augmentation ou de la
diminution, lorsqu'ils s'agrègent ou se séparent. Anaxagoras de Clazomène, qui
naquit avant ce dernier, mais qui écrivit après lui, suppose qu'il y a une
infinité de principes : il prétend que toutes les choses formées de parties
semblables comme le feu et l'eau, ne naissent et ne périssent qu'en ce sens que
leurs parties se réunissent ou se séparent, mais que du reste rien ne naît ni
ne périt, et que tout subsiste éternellement.
De
tout cela on pourrait conclure que jusqu'alors on n'avait considéré les choses
que sous le point de vue de la matière.
Quand on en fut là, la chose elle-même força d'avancer encore, et imposa de
nouvelles recherches. Si tout ce qui naît doit périr et vient d'un principe
unique ou multiple, pourquoi en est-il ainsi et quelle en est la cause? car ce
n'est pas le sujet qui peut se changer lui-même ; l'airain, par exemple, et le
bois ne se changent pas eux-mêmes, et ne se font pas l'un statue, l'autre lit,
mais il y a quelque autre cause à ce changement. Or, chercher cette cause,
c'est chercher un antre principe, le principe du mouvement, comme nous disions.
Ceux des anciens qui dans l'origine touchèrent ce sujet, et qui avaient pour
système l'unité de substance, ne se tourmentèrent pas de cette difficulté; mais
quelques-uns de ces partisans de l'unité, inférieurs en quelque sorte à cette
question, disent que l'unité et tout ce qui est, réel n'admet pas de mouvement,
ni pour la génération et la corruption, ni même pour tout autre changement.
Aussi, de tous ceux qui partent de l'unité du tout, pas un ne s'est occupé de
ce point de vue, si ce n'est peut-être Parménide, et encore ne le fait-il
qu'autant qu'à côté de son système de l'unité, il admet en quelque sorte deux
principes. Mais ceux qui admettent la pluralité des principes, le chaud et le
froid, par exemple, ou le feu et la terre, étaient plus à même d'arriver à cet
ordre des recherches; car ils attribuaient au feu la puissance motrice, à
l'eau, à la terre et aux autres éléments de cette sorte, la qualité contraire.
Après ces philosophes et de pareils principes, comme ces principes étaient
insuffisants pour produire les choses, la vérité elle même, comme nous l'avons
déjà dit, força de recourir à un autre principe. En effet, il n'est guère
vraisemblable que ni le feu, ni la terre, ni aucun autre élément de ce genre, soit la cause de l'ordre et de la beauté qui règnent. dans le monde, éternellement chez certains êtres,
passagèrement chez d'autres ; ni que ces philosophes aient eu une pareille
pensée : d'un autre côté, rapporter un tel résultat au hasard ou à la fortune
n'eût pas été raisonnable. Aussi quand un homme vint dire qu'il y avait dans la
nature, comme dans les animaux, une intelligence qui est la cause de
l'arrangement et de l'ordre de l'univers, cet homme parut seul avoir conservé
sa raison au milieu des folies de ses devanciers. Or, nous savons avec
certitude qu'Anaxagoras entra le premier dans ce point de vue; avant lui
Hermotime de Clazomène paraît l'avoir soupçonné. Ces nouveaux philosophes
érigèrent en même temps cette cause de l'ordre en principe des êtres, principe
doué de la vertu d'imprimer le mouvement.
On
pourrait dire qu'avant eux, Hésiode avait entrevu cette vérité, Hésiode ou
quiconque a mis dans les êtres comme principe l'amour ou le désir, par exemple
Parménide. Celui-ci dit en effet dans sa théorie de la formation de l'univers: «Il
fit l'amour le premier de tous les Dieux. » Hésiode dit de son côté : « Avant
toutes choses était le chaos ; ensuite, la terre au vaste sein... Puis l'amour,
le plus beau de tous les immortels. » Comme s'ils avaient reconnu la nécessité
d'une cause dans les êtres capable de donner le mouvement et le lien aux
choses. Quant à la question de savoir à qui appartient la priorité, qu'il nous
soit permis de la décider plus tard.
Ensuite, comme à côté du bien dans la nature, on voyait aussi son contraire,
non seulement de l'ordre et de la beauté, mais aussi du désordre et de la
laideur, comme le mal paraissait même l'emporter sur le bien et le laid sur le
beau, un autre philosophe introduisit l'amitié et la discorde, causes opposées
de ces effets opposés. Car si l'on veut suivre de près Empédocle, et s'attacher
au fond de sa pensée plutôt qu'à la manière presque enfantine dont il
l'exprime, on trouvera que l'amitié est la cause du bien, et la discorde celle
du mal ; de sorte que peut-être n'aurait-t-on pas tort de dire qu'Empédocle a
parlé en quelque manière et a parlé le premier du bien et du mal comme
principes, puisque le principe de tous les biens est le bien lui-même, et le
mal le principe de tout ce qui est mauvais.
Jusqu'ici nous avons vu ces philosophes reconnaître deux des genres de causes
déterminés par nous dans la Physique, la matière et le principe du mouvement ;
mais ils l'ont fait confusément et indistinctement, comme agissent dans les
combats les soldats mal exercés; ceux-ci frappent souvent de bons coups dans la
mêlée, mais ils le font sans science; de même nos philosophes paraissent avoir
parlé sans bien savoir ce qu'ils disaient, car l'usage qu'on les voit taire de
leurs principes est nul ou peu s'en faut.
Anaxagoras
se sert de l'intelligence comme d'une machine pour faire le monde, et quand il
désespère de trouver la cause réelle d'un phénomène, il produit l'intelligence
sur la scène; mais dans tout autre cas, il aime mieux donner aux faits une
autre cause. Empédocle se sert davantage, mais d'une manière insuffisante
encore, de ses principes, et dans leur emploi il ne s'accorde pas avec
lui-même. Souvent chez lui, l'amitié sépare, la discorde réunit : en effet,
lorsque dans l'univers les éléments sont séparés par la discorde, toutes les
particules de feu n'en sont pas moins unies en un tout, ainsi que celles de
chacun des autres éléments; et lors-qu'au contraire c'est l'amitié qui unit
tous les éléments, il faut bien pour cela que les particules de chaque élément
se divisent.
Empédocle fut donc le premier des anciens qui employa en le divisant le
principe du mouvement, et ne supposa plus une cause unique, mais deux causes
différentes et opposées. Quant à la matière, il est le premier qui ait parlé
des quatre éléments; toutefois, il ne s'en sert pas comme s'ils étaient quatre,
mais comme s'ils n'étaient que deux, à savoir, le feu tout seul, et en
opposition au feu, la terre, l'air et l'eau, ne faisant qu'une seule et même
nature. C'est là du moins ce que ses vers donnent à entendre.
Voilà,
selon nous, la nature et le nombre des principes d'Empédocle. Leucippe et son
ami Démocrite disent que les éléments primitifs sont le plein et le vide,
qu'ils appellent l'être et le non être; le plein ou le solide, c'est l'être; le
vide ou le rare, c'est le non-être; c'est pourquoi ils disent que l'être
n'existe pas plus que le non-être, parce que le corps n'existe pas plus que le
vide : telles sont, sous le point de vue de la matière, les causes des êtres.
Et de même que ceux qui posent comme principe une substance unique, expliquent
tout le reste par les modifications de cette substance, en donnant pour
principe à ces modifications le rare et le dense, de même aussi ces philosophes
placent dans les différences les causes de toutes choses; ces différences sont
au nombre de trois, la forme, l'ordre et la position : ils disent en effet que
les différences de l'être viennent de la configuration, de l'arrangement et de
la tournure; or, la configuration c'est la forme, l'arrangement c'est l'ordre,
la tournure c'est la position. Ainsi, A diffère de N par la forme, AN de NA par
l'ordre, et Z de N par la position. Quant au mouvement, à ses lois et à sa
cause, ils ont traité cette question très négligemment, comme les autres philosophes.
Nos devanciers donc n'ont pas été plus loin sur ces deux genres de causes.
Parmi
eux et avant eux, ceux qu'on nomme Pythagoriciens, s'étant occupés des
mathématiques, furent les premiers à les mettre en avant; et nourris dans cette
étude, ils pensèrent que les principes de cette science étaient les principes
de tous les êtres. Comme, de leur nature, les nombres sont les premiers des
êtres, et comme ils leur paraissaient avoir plus d'analogie avec les choses et
les phénomènes que le feu, l'air ou l'eau, que, par exemple, telle modification
des nombres semblait être la justice, telle autre rame et l'intelligence, telle
autre l'à-propos, et à peu près ainsi de toutes les autres choses; comme ils
voyaient de plus dans les nombres les modifications et les rapports de
l'harmonie ; par ces motifs joints à ces deux premiers que la nature entière a
été formée à la ressemblance des nombres, et que les nombres sont les premiers
de tous les êtres, ils posèrent les éléments des nombres comme les éléments de
tous les êtres, et le ciel tout entier comme une harmonie et un nombre. Tout ce
qu'ils pouvaient montrer dans les nombres et dans la musique qui s'accordât
avec les phénomènes du ciel, ses parties et toute son ordonnance, ils le
recueillirent, et ils en composèrent un système; et si quelque chose manquait,
ils y suppléaient pour que le système fût bien d'accord et complet. Par
exemple, comme la décade paraît être quelque chose de parfait et qui embrasse
tous les nombres possibles, ils prétendent qu'il y a dix corps en mouvement
dans le ciel, et comme il n'y en a que neuf de visibles, il
en supposent un dixième qu'ils appellent antichthone. Mais tout ceci a
été déterminé ailleurs avec plus de soin. Si nous y revenons, c'est pour
constater à leur égard comme pour les autres écoles, quels principes ils
posent, et comment ces principes tombent sous notre classification. Or, ils
paraissent penser que le nombre est principe des êtres sous le point de vue de
la matière, en y comprenant les attributs et les manières d'être; que les
éléments du nombre sont le pair et l'impair; que l'impair est fini, le pair
infini; que l'unité tient de ces deux éléments, car elle est à la fois pair et
impair, et que le nombre vient de l'unité; enfin que les nombres sont tout le ciel.
D'autres pythagoriciens disent qu'il y a dix principes, dont voici la liste :
Fini et infini, Impair et pair, Unité et pluralité, Droit et gauche, Mâle et
femelle, Repos et mouvement, Droit et courbe, Lumière et ténèbres, Bien et mal,
Carré et toute figure à côtés inégaux.
Alcmæon
de Crotone paraît avoir professé une doctrine semblable : il la reçut des
Pythagoriciens ou ceux-ci la reçurent de lui; car l'époque où il florissait
correspond à la vieillesse de Pythagore; et son système se rapproche de celui
de ces philosophes. Il dit que la plupart des choses humaines sont doubles,
désignant par là leurs oppositions, mais, à la différence de ceux-ci, sans les
déterminer, et prenant au hasard le blanc et le noir, le doux et l'amer, le bon
et le mauvais, le petit et le grand. Il s'exprima ainsi d'une manière
indéterminée sur tout le reste, tandis que les Pythagoriciens montrèrent
quelles sont ces oppositions et combien il y en a. On peut donc tirer de ces
deux systèmes que les contraires sont les principes des choses et de l'un deux
quel est le nombre et la nature de ces principes. Maintenant comment est-il
possible de les ramener à ceux que nous avons posés, c'est ce qu'eux-mêmes
n'articulent pas clairement; mais ils semblent les considérer sous le point de
vue de la matière; car ils disent que ces principes constituent le fonds dont
se composent et sont formés les êtres. Nous en avons dit assez pour faire
comprendre la pensée de ceux des anciens qui admettent la pluralité dans les
éléments de la nature.
Il en
est d'autres qui ont considéré le tout comme étant un être unique, mais ils
diffèrent et par le mérite de l'explication et par la manière de concevoir la
nature de cette unité. Il n'est nullement de notre sujet, dans cette recherche
des principes, de nous occuper d'eux; car ils ne font pas comme quelques-uns
des physiciens qui, ayant posé une substance unique, engendrent l'être de cette
unité considérée sous le point de vue de la matière ; ils procèdent autrement :
les physiciens en effet ajoutent le mouvement pour engendrer l'univers; ceux-ci
prétendent que l'univers est immobile ; mais nous n'en dirons que ce qui se
rapporte à notre sujet. L'unité de Parménide paraît avoir été une unité
rationnelle, celle de Mélisse une unité matérielle, et c'est pourquoi l'un la
donne comme finie, l'autre comme infinie. Xénophane qui le premier parla
d'unité (car Parménide passe pour son disciple), ne s'est pas expliqué d'une
manière précise et paraît étranger au point de vue de l'un et l'autre de ses
deux successeurs; mais ayant considéré l'ensemble du inonde, il dit que l'unité
est Dieu. Encore une fois, il faut négliger ces philosophes dans la recherche
qui nous occupe, et deux surtout, dont les idées sont
un peu trop grossières, Xénophane et Mélisse. Parménide paraît avoir eu des
vues plus profondes : persuadé que, hors de l'être, le non-être n'est rien, il
pense que l'être est nécessairement un, et qu'il n'y a rien autre chose que
lui; c'est un point sur lequel nous nous sommes expliqués plus clairement dans
la Physique ; mais forcé de se mettre d'accord avec les faits, et, en admettant
l'unité par la raison, d'admettre aussi la pluralité par les sens, Parménide en
revint à poser deux principes et deux causes, le chaud et le froid, par exemple
le feu et la terre; il rapporte l'un de ces deux principes, le chaud à l'être,
et l'autre au non-être.
Voici
le résultat de ce que nous avons dit, et de tous les systèmes que nous avons
parcourus jusqu'ici : chez les premiers de ces philosophes, un principe
corporel; car l'eau, le feu et les autres choses de cette nature sont des
corps, principe unique selon les uns, multiple selon les autres, mais toujours
considéré sous le point de vue de la matière; chez quelques-uns, d'abord ce
principe, et à côté de ce principe, celui du mouvement, unique dans certains
systèmes, double dans d'autres. Ainsi, jusqu'à l'école italique exclusivement,
les anciens philosophes ont parlé de toutes ces choses d'une manière vague, et
n'ont mis en usage, ainsi que nous l'avons dit, que deux sortes de principes,
dont l'un, celui du mouvement, est regardé tantôt comme unique et tantôt comme
double. Quant aux Pythagoriciens, comme les précédents, ils ont posé deux
principes ; mais ils ont en outre introduit cette doctrine qui leur est propre,
savoir: que le fini, l'infini et l'unité, ne sont pas des qualités distinctes
des sujets où ils se trouvent, comme le feu, la terre et tout autre principe
semblable sont distincts de leurs qualités, niais qu'ils constituent l'essence
même des choses auxquelles on les attribue; de sorte que le nombre est
l'essence de toutes choses. Ils se sont expliqués sur ces points de la manière
que nous venons de dire, et de plus, ils ont commencé à s'occuper de l'essence
des choses et ont essayé de définir; mais leur essai fut un peu trop grossier.
Ils définissaient superficiellement, et le premier objet auquel avait l'air de
convenir la définition donnée, ils le considéraient comme l'essence de la chose
définie; comme si l'on pensait, par exemple, que le double est la même chose
que le nombre deux, parce que c'est dans le nombre deux que se rencontre en
premier lieu le caractère du double ; mais deux ou double ne sont pourtant pas
la même chose, ou si non, l'unité sera multiple, ce qui arrive dans le système
Pythagoricien.
Voilà
ce qu'on peut tirer des premiers philosophes et de leurs successeurs.
Après
ces différentes philosophies, parut la philosophie de Platon
, qui suivit en beaucoup de points ses devanciers, mais qui eut aussi
ses points de doctrine particuliers, et alla plus loin que l'école italique.
Dès sa jeunesse, Platon se familiarisa dans le commerce de Cratyle avec les
opinions d'Héraclite, que toutes les choses sensibles sont dans un perpétuel
écoulement, et qu'il n'y a pas de science de ces choses; et dans la suite, il
garda ces opinions. D'une autre part, Socrate s'étant occupé de morale, et non
plus d'un système de physique, et ayant d'ail-leurs cherché dans la morale ce
qu'il y a d'universel , et porté le premier son
attention sur les définitions, Platon qui le suivit et le continua fut amené à
penser que les définitions devaient porter sur un ordre d'êtres à part et
nullement sur les objets sensibles; car comment une définition commune
s'appliquerait-elle aux choses sensibles, livrées à un perpétuel changement? Or,
ces autres êtres, il les appela Idées, et dit que les choses sensibles existent
en dehors des idées et sont nommées d'après elles; car il pensait que toutes
les choses d'une même classe tiennent leur nom commun des idées, en vertu de
leur participation avec elles. Du reste, le mot de participation est le seul
changement qu'il apporta; les Pythagoriciens en effet disent que les êtres sont
à l'imitation des nombres, Platon en participation avec les idées. Comment se
fait maintenant cette participation ou cette imitation des idées ? c'est ce que celui-ci et ceux-là ont également négligé de
rechercher. De plus, outre les choses sensibles et les idées, il reconnaît des
êtres intermédiaires qui sont les choses mathématiques, différentes des choses
sensibles en ce qu'elles sont éternelles et immuables, et des idées en ce
qu'elles admettent un grand nombre de semblables ,
tandis que toute idée en elle-même a son existence à part. Voyant dans les
idées les raisons des choses, il pensa que leurs éléments étaient les éléments
de tous les êtres. Les principes dans ce système sont donc, sous le point de
vue de la matière, le grand et le petit, et sous celui de l'essence, l'unité;
et en tant que formées de ces principes et participant de l'unité, les idées
sont les nombres. Ainsi, en avançant que l'unité est l'essence des êtres et que
rien autre chose que cette essence n'a le titre d'unité, Platon se rapprocha
des pythagoriciens, et il dit comme eux que les nombres sont les causes des
choses et de leur essence; mais faire une dualité de cet infini qu'ils
regardaient comme un, et composer l'infini du grand et da petit, voilà ce qui
lui est propre; avec cette prétention que les nombres existent en dehors des
choses sensibles, tandis que les pythagoriciens disent que les nombres sont les
choses mêmes, et ne donnent pas aux choses mathématiques un rang intermédiaire.
Cette existence que Platon attribue à l'unité et au nombre en dehors des
choses, à la différence des pythagoriciens, ainsi que l'introduction des idées,
est due à ses recherches logiques (car les premiers philosophes étaient
étrangers à la dialectique ) ; et il fut conduit à
faire une dyade de cette autre nature différente de l'unité, parce que lés
nombres, à l'exception des nombres primordiaux, s'engendrent aisément de cette
dyade, comme d'une sorte de matière. Cependant, les choses se passent
autrement, et cela est contraire à la raison. Dans ce système, on fait avec la
matière un grand nombre d'êtres, et l'idée n'engendre qu'une seule fois ; mais
au vrai, d'une seule matière on ne fait qu'une seule table , tandis que celui
qui apporte l'idée, tout en étant un lui-même, en fait un grand nombre. Il en
est de même du mâle à l'égard de la femelle; la femelle est fécondée par un
seul accouplement, tandis que le mâle en féconde plusieurs : or, cela est
l'image de ce qui a lieu pour les principes dont nous parlons. C'est ainsi que
Platon s'est prononcé sur ce qui fait l'objet de nos recherches : il est clair,
d'après ce que nous avons dit, qu'il ne met en usage que deux principes, celui
de l'essence et celui de la matière; car les idées sont pour les choses les
causes de leur essence, comme l'unité l'est pour les idées: Et quelle est la
matière ou le sujet auquel s'appliquent les idées dans les choses sensibles et
l'unité dans les idées? c'est cette dyade, composée du grand et du petit : de
plus il attribua à l'un de ces deux éléments la cause du bien, à l'autre la
cause du mal, de la même manière que l'ont fait dans leurs recherches
quelques-uns des philosophes précédents, comme Empédocle et Anaxagoras.
Nous,
venons de voir, brièvement et sommairement, il est vrai, quels sont ceux qui se
sont occupés des principes et de la vérité, et comment ils l'ont fait : cette
revue rapide n'a pas laissé de nous faire reconnaître, que de tous les
philosophes qui ont traité de principe et de cause, pas un n'est sorti de la
classification que nous avons établie dans la Physique, et que tous plus ou
moins nettement l'ont entrevue. Les uns considèrent le principe sous le point de
vue de la matière, soit qu'ils lui attribuent l'unité ou la pluralité, soit
qu'ils le supposent corporel ou incorporel; tels sont le grand et le petit de
Platon, l'infini de l'école italique; le feu, la terre, l'eau et l'air
d'Empédocle; l'infinité des homoeoméries d'Anaxagoras. Tous ont évidemment
touché cet ordre de causes, et de même ceux qui ont choisi l'air, le feu ou
l'eau, ou un élément plus dense que le feu et plus délié que l'air; car telle
est la nature que quelques-uns ont donnée à l'élément premier. Ceux-là donc
n'ont atteint que le principe de la matière, quelques autres
le principe du mouvement, comme ceux par exemple qui font un principe de
l'amitié ou de la discorde, de l'intelligence ou de l'amour. Quant à la forme
et à l'essence, nul n'en a traité clairement, mais ceux qui l'ont fait le mieux
sont les partisans des idées. En effet, ils ne regardent pas les idées et les
principes des idées, comme la matière des choses sensibles, ni comme le
principe d'où leur vient le mouvement (car ce seraient plutôt, selon eux, des
causes d'immobilité et de repos); mais c'est l'essence que les idées
fournissent à chaque chose, comme l'unité la fournit aux idées. Quant à la fin
en vue de laquelle se font les actes, les changements et les mouvements, ils mentionnent
bien en quelque manière ce principe, mais ils ne le font pas clans cet esprit,
ni dans le vrai sens de la chose; car ceux qui mettent en avant l'intelligence
et l'amitié, posent bien ces principes , comme quelque
chose de bon , mais non comme un but en vue duquel tout être est ou devient; ce
sont plutôt des causes d'où leur vient le mouvement. Il eu est de même de ceux
qui prétendent que l'unité ou l'être est cette même nature ; ils disent qu'elle
est la cause de l'essence, mais ils ne disent pas qu'elle est la fin pour
laquelle les choses sont et deviennent. De sorte qu'il leur arrive en quelque
façon de parler à la fois et de ne pas parler du principe du bien; car ils n'en
parlent pas d'une manière spéciale, mais seulement par accident. Ainsi, que le
nombre et la nature des causes ait été déterminé par
nous avec exactitude, c'est ce que semblent témoigner tous ces philosophes dans
l'impossibilité où ils sont d'indiquer aucun autre principe. Outre cela, il est
clair qu'il faut, dans la recherche des principes, ou les considérer tous comme
nous l'avons fait, ou adopter les vues de quelques-uns de ces philosophes.
Exposons d'abord les difficultés que soulèvent les doctrines de nos devanciers
et la question de la nature même des principes.
Tous
ceux qui ont prétendu que l'univers est un, et qui, dominés par le point de vue
de la matière, ont voulu qu'il y ait une seule et même nature, et une nature
corporelle et étendue, ceux-là sans contredit se trompent de plusieurs
manières; car ainsi, ils posent seulement les éléments des corps et non ceux
des choses incorporelles , quoiqu'il existe de telles
choses. Puis, quoiqu'ils entreprennent de dire les causes de la génération et
de la corruption , et d'expliquer la formation des
choses, ils suppriment le principe du mouvement. Ajoutez qu'ils ne font pas un
principe de l'essence et de la forme; et aussi, qu'ils donnent sans difficulté
aux corps simples, à l'exception de la terre, un principe quelconque, sans
avoir examiné comment ces corps peuvent naître les uns des autres; je parle du
feu, de la terre, de l'eau et de l'air, lesquels naissent en effet les uns des
autres, soit par réunion, soit par séparation. Or, cette distinction importe
beaucoup pour la question de l'antériorité et de la postériorité des éléments.
D'un côté, le plus élémentaire de tous semblerait être celui d'où naissent
primitivement tous les autres par voie de réunion; et ce caractère
appartiendrait à celui des corps dont les parties seraient les plus petites et
les plus déliées. C'est pourquoi tous ceux qui posent comme principe le feu, se
prononceraient de la manière la plus conforme à cette vue. Tel est aussi le
caractère que tous les autres s'accordent à assigner à l'élément des corps.
Aussi, nul philosophe d'une époque plus récente, qui admet un seul élément,
n'a-t-il jugé convenable de choisir la terre, sans doute à cause de la grandeur
de ses parties, tandis que chacun des trois autres éléments a eu son partisan :
les uns se déclarent pour le feu , les autres pour
l'eau, les autres pour l'air; et pourtant pourquoi n'admettent-ils pas aussi
bien la terre, comme font la plupart des hommes qui disent que tout est terre?
Hésiode lui-même dit que la terre est le premier des corps; tellement ancienne
et populaire se trouve être cette opinion. Dans ce point de vue, ni ceux qui
adoptent à l'exclusion du feu un des éléments déjà nommés, ni ceux qui prennent
un élément plus dense que l'air et plus délié que l'eau, n'auraient raison;
mais si ce qui est postérieur dans l'ordre de formation est antérieur dans
l'ordre de la nature, et que, dans l'ordre de formation, le composé soit
postérieur, l'eau sera tout au contraire antérieure à l'air et la terre à
l'eau. Nous nous bornerons à cette observation sur ceux qui admettent un
principe unique tel que nous l'avons énoncé. Il y en aurait autant à dire de
ceux qui admettent plusieurs principes pareils, comme Empédocle qui dit qu'il y
a quatre corps, matière des choses; car sa doctrine donne lieu d'abord aux
mêmes critiques, puis à quelques observations particulières. Nous voyons en
effet ces éléments naître les uns des autres, de sorte que le feu et la terre
ne demeurent jamais le même corps : nous nous sommes expliqué à ce sujet dans
la Physique. Quant à la cause qui fait mouvoir les choses, et à la question de
savoir si elle est une ou double, on doit penser
qu'Empédocle ne s'est prononcé ni tout-à-fait convenablement, ni d'une manière
tout-à-fait déraisonnable. En somme, quand on admet sou système, on est forcé
de rejeter tout changement, car le froid ne viendra pas du chaud ni le chaud du
froid; car quel serait le sujet qui éprouverait ces modifications contraires,
et quelle serait la nature unique qui deviendrait feu et eau? c'est ce qu'il ne dit pas. Pour Anaxagoras, si on pense
qu'il reconnaît deux éléments, on le pense d'après des raisons qu'il n'a pas
lui-même clairement articulées, mais auxquelles il aurait été obligé de se
rendre, si on les lui eût présentées. En effet, s'il est absurde de dire qu'à
l'origine tout était mêlé , pour plu-sieurs motifs, et entre autres parce qu'il
faut que les éléments du mélange aient existé d'abord séparés, et parce qu'il
n'est pas dans la nature des choses qu'un élément, quel qu'il soit, se mêle
avec tout autre, quel qu'il soit; de plus, parce que les qualités et les
attributs seraient séparés de leur substance; car ce qui peut être mêlé peut
être séparé; cependant quand on vient à approfondir et à développer ce qu'il
veut dire , on lui trouvera peut. être un sens peu commun; car lorsque rien
n'était séparé, il est clair qu'on ne pouvait rien affirmer de vrai de cette
substance mixte, et par exemple, qu'elle n'était ni blanche ni noire, ni
d'aucune autre couleur; niais elle était de nécessité sans couleur; autrement,
elle aurait eu quelqu'une des couleurs que nous pouvons citer; elle était de
même sans saveur , et pour la même raison elle ne possédait aucun attribut de
ce genre; car elle ne pouvait avoir ni qualité ni quantité ni détermination
quelconque; autrement quelqu'une des formes spéciales s'y serait rencontrée, et
cela est impossible lorsque tout est mêlé; car, pour cela, il y aurait déjà
séparation , et Anaxagoras dit que tout est mêlé, excepté l'intelligence, qui
seule est pure et sans mélange. Il faut donc qu'il reconnaisse pour principes
l'unité d'abord; car c'est bien là ce qui est simple et sans mélange, et d'un
autre côté quelque chose, ainsi que nous désignons l'indéfini avant qu'il soit
défini et participe d'aucune forme. Ce n'est s'exprimer ni justement, ni
clairement; mais au fond il a voulu dire quelque chose qui se rapproche
davantage des doctrines qui ont suivi et de la réalité.Tous ces philosophes ne
sont familiers qu'avec ce qui regarde la génération, la corruption et le
mouvement, car ils s'occupent à peu près et exclusivement de cet ordre de
choses, des principes et des causes qui s'y rapportent. Mais ceux qui étendent
leurs recherches à tous les êtres, et qui admettent d'un côté des êtres
sensibles, de l'autre des êtres qui ne tombent pas sous les sens, ceux-là ont
dû naturellement faire l'étude de l'une et de l'autre de ces deux classes
d'êtres; et c'est pourquoi il faut s'arrêter davantage sur ces philosophes pour
savoir ce qu'ils disent de bon ou de mauvais qui puisse éclairer nos
recherches. Ceux qu'on appelle pythagoriciens font jouer aux principes et aux
éléments un rôle bien plus étrange que les physiciens; la raison en est qu'ils
ne les ont pas empruntés aux choses sensibles. Les êtres mathématiques sont
sans mouvement, à l'exception de ceux dont s'occupe l'astronomie (37); et cependant
les pythagoriciens ne dissertent et ne font de système que sur la physique. Ils
engendrent le ciel, ils observent ce qui arrive dans toutes ses parties, dans
leurs rapports, dans leurs mouvements , et ils
épuisent à cela leurs causes et leurs principes, comme s'ils convenaient avec
les physiciens que l'être est tout ce qui est sensible, et tout ce qu'embrasse
ce qu'or) appelle le ciel. Or, les causes et les principes qu'ils reconnaissent
sont bons pour s'élever, comme nous l'avons dit, à ce qu'il y a de supérieur
dans les êtres, et conviennent plus à cet objet qu'à l'explication des choses
naturelles. Puis, comment pourra-t-il y avoir du mouvement, si on ne suppose
d'autres sujets que le fini et l'in-fini, le pair et l'impair? ils ne le disent nullement; ou comment est-il possible que
sans mouvement ni changement, il y ait génération et corruption, et toutes les
révolutions des corps célestes? Ensuite, en supposant qu'on leur accorde ou
qu'il soit démontré que de leurs principes on tire l'étendue, comment alors
même rendront-ils compte de la légèreté et de la pesanteur? car
d'après leurs principes et leur prétention même, ils ne traitent pas moins des
corps sensibles que des corps mathématiques. Aussi n'ont-ils rien dit de bon
sur le feu, la terre et les autres choses semblables, et cela, parce qu'ils
n'ont rien dit, je pense, qui convienne proprement aux choses sensibles. De
plus, comment faut-il entendre que le nombre et les modifications du nombre
sont la cause des êtres qui existent et qui naissent dans le monde
, depuis l'origine jusqu'à présent, tandis que d'autre part il n'y a
aucun autre nombre hors celui dont le monde est formé? En effet, lorsque pour
eux, l'opinion et l'à-propos sont dans une certaine partie du ciel, et un peu
plus haut ou un peu plus bas l'injustice et la séparation ou le mélange,
attendu, selon eux, que chacune de ces choses est un nombre, et lorsque déjà
dans ce même espace se trouvent rassemblées une multitude de grandeurs, parce
que ces grandeurs sont attachées chacune à un lieu ; le nombre qu'il faut
regarder comme étant chacune de ces choses, est-il le même que celui qui est
dans le ciel , ou un autre outre celui-là ? Platon dit que c'est un autre
nombre; et pourtant lui aussi pense que les choses sensibles et les causes de
ces choses sont des nombres; mais pour lui les nombres qui sont causes, sont
intelligibles, et les autres sont des nombres sensibles.
Laissons
maintenant les Pythagoriciens ; ce que nous en avons dit, suffira. Quant à ceux
qui posent pour principes les idées, d'abord, en cherchant à saisir les
principes des êtres que nous voyons , ils en ont
introduit d'autres en nombre égal à celui des premiers, comme si quelqu'un
voulant compter des objets, et ne pouvant le faire, alors même qu'ils sont en
assez petit nombre , s'avisait de les multiplier pour les compter. Les idées
sont presque en aussi grand nombre que les choses pour l'explication desquelles
on a eu recours aux idées. Chaque chose individuelle se trouve avoir un
homonyme, non seulement les existences individuelles, mais toutes celles où
l'unité est dans la pluralité, et cela pour les choses de ce monde et pour les
choses éternelles. En second lieu, de tous les arguments dont on se sert pour
établir l'existence des idées, aucun ne la démontre : la conclusion qu'on tire
des uns n'est pas rigoureuse, et d'après les autres, il y aurait des idées là
même où les Platoniciens n'en admettent pas. Ainsi d'après les considérations
puisées dans la nature de la science, il y aura des idées de toutes les choses
dont il y a science; et d'après l'argument qui se tire de l'unité impliquée
dans toute pluralité, il y aura des idées des négations mêmes ; et par ce motif
qu'on pense aux choses qui ont péri, il y en aura des choses qui ne sont plus :
car nous nous en formons quelque image. En outre, on est conduit, en raisonnant
rigoureusement, à supposer des idées pour le relatif dont on ne prétend
pourtant pas qu'il forme par lui-même un genre à part, ou bien à l'hypothèse du
troisième homme. Enfin, les raisonnements qu'on fait sur les idées renversent
ce que les partisans des idées ont plus à coeur que l'existence même des idées
: car il arrive que ce n'est plus la dyade qui est avant le nombre, mais le
nombre qui est avant la dyade, que le relatif est antérieur à l'absolu, et
toutes les conséquences en contradiction avec leurs propres principes,
auxquelles ont été poussés certains partisans de la doctrine des idées. De
plus, dans l'hypothèse sur laquelle on établit l'existence des idées , il y aura des idées non seulement pour les
substances, mais aussi pour beaucoup d'autres choses : car ce ne sont pas les
substances seules , mais les autres choses aussi que nous concevons sous la
raison de l'unité, et toutes les sciences né portent pas seulement sur
l'essence, mais sur d'autres choses encore; et il y a mille autres difficultés
de ce genre. Mais de toute nécessité, ainsi que d'après les opinions établies
sur les idées, si les idées sont quelque chose dont participent les êtres, il
ne peut y avoir d'idées que des essences : car ce n'est pas par l'accident
qu'il peut y avoir participation des idées; c'est par son côté substantiel que
chaque chose doit participer d'elles. Par exemple si une chose participe du
double en soi, elle participe de l'éternité, mais selon l'accident: car ce
n'est que par accident que le double est éternel; en sorte que les idées seront
l'essence, et que dans le monde sensible et au-dessus elles désigneront
l'essence; ou sinon, que signifiera-t-il de dire qu'il doit y avoir quelque
chose de plus que les choses particulières , à savoir,
l'unité dans la pluralité? Si les idées et les choses qui en participent, sont
du même genre, il y aura entre elles quelque chose de commun : car pourquoi y
aurait-il dans les dualités périssables et les dualités multiples, mais
éternelles, une dualité une et identique, plutôt que dans la dualité idéale et
dans telle ou telle dualité déterminée ? Si, au contraire, elles ne sont pas du
même genre, il n'y aura entre elles que le nom de commun ,
et ce sera comme si on donnait le nom d'homme à Callias et à un morceau de
bois, sans avoir vu entre eux aucun rapport.
La plus grande difficulté, c'est de savoir ce que font les idées aux choses
sensibles, soit à celles qui sont éternelles, soit à celles qui naissent et qui
périssent : car elles ne sont causes pour elles ni d'aucun mouvement, ni
d'aucun changement. D'autre part, elles ne servent en rien à la connaissance
des choses, puisqu'elles n'en sont point l'essence : car alors elles seraient
en elles; elles ne les font pas être non plus, puisqu'elles ne résident pas
dans les choses qui participent d'elles. A moins qu'on ne dise peut-être
qu'elles sont causes, comme serait, par exemple, la blancheur cause de l'objet
blanc, en se mêlant à lui; mais il n'y a rien de solide dans cette opinion
qu'Anaxagoras le premier, et après lui Eudoxe et quelques autres, ont mise en
avant; et il est facile de rassembler contre une pareille hypothèse une foule
de difficultés insolubles. Ainsi les choses ne sauraient venir des idées, clans
aucun des cas dans lesquels, on a coutume de l'entendre. Dire que ce sont des
exemplaires et que les autres choses en participent, c'est prononcer de vains
mots et faire des métaphores poétiques; car, qu'est-ce qui produit jamais
quelque chose en vue des idées? De plus , il se peut
qu'il. existe ou qu'il naisse une chose semblable à
une autre, sans avoir été modelée sur elle; et, par exemple, que Socrate existe
ou n'existe pas, il pourrait naître un personnage tel que Socrate. D'un autre
côté, il est également vrai que , en admettant un Socrate éternel , il faudra
qu'il y ait plusieurs exemplaires et par conséquent plu-sieurs idées de la même
chose; de l'homme, par exemple, il y aurait l'animal, le bipède, tout aussi
bien que l'homme en soi. Il faut en outre qu'il y ait des idées exemplaires non
seulement pour des choses sensibles , mais encore pour les idées elles-mêmes,
comme le genre en tant que comprenant des espèces; de sorte que la même chose
sera à la fois exemplaire et copie. De plus, il semble impossible que l'essence
soit séparée de la chose dont elle est l'essence : si cela est, comment les
idées qui sont les essences des choses , en
seraient-elles séparées? On voit aussi dans le Phédon que les idées sont les
causes de l'être et de la naissance : pourtant, les idées étant données, les
choses qui en participent n'arrivent pas à la naissance, s'il n'y a un principe
moteur; et il se fait beaucoup d'autres choses, comme une maison et un anneau,
dont on ne dit pas qu'il y ait des idées; il est donc clair qu'il se peut que
les autres choses aussi soient et deviennent par des causes semblables à celles
qui font être et devenir les objets que nous venons de nommer.
Maintenant, si les idées sont des nombres, comment ces nombres seront-ils
causes? Sera-ce parce que les êtres sont d'autres nombres ,
et que tel nombre par exemple est l'homme , tel autre Socrate , tel autre
Callias? Mais en quoi ceux-là sont-ils causes de ceux-ci? car,
que les uns soient éternels, les autres non , cela n'y fera rien. Si c'est
parce que les choses sensibles sont des rapports de nombres, comme est par
exemple une harmonie, il est évident qu'il y a quelque chose qui est le sujet
de ces rapports; et si ce quelque chose existe, savoir la matière, il est clair
qu'à leur tour les nombres eux-mêmes seront des rapports de choses différentes.
Par exemple , si Callias est une proportion en nombres
de feu, de terre, d'eau et d'air, cela supposera des sujets particuliers ,
distincts de la proportion elle-même ; et l'idée nombre, l'homme en soi, que ce
soit un nombre ou non, n'en sera pas moins une proportion de nombres qui
suppose des sujets particuliers et non pas un pur nombre, et on n'en peut tirer
non plus aucun nombre particulier.
Ensuite,
de la réunion de plusieurs nombres , résulte un nombre
unique; comment de plusieurs idées fera-t-on une seule idée ? Si on prétend que
la somme n'est pas formée de la réunion des idées elles-mêmes, mais des
éléments individuels compris sous les idées, comme est par exemple une
myriade, comment sont les unités qui composent cette somme? Si elles sont de
même espèce, il s'ensuivra beaucoup de choses absurdes; si d'espèce diverse,
elles ne seront ni les mêmes, ni différentes; car en quoi différeraient-elles,
puisqu'elles n'ont pas de qualités? Toutes ces choses ne sont ni raisonnables
ni conformes au bon sens. Et puis, il est nécessaire d'introduire un autre
genre de nombre qui soit l'objet de l'arithmétique, et de ce que plusieurs
appellent les choses intermédiaires; autrement de quels principes viendront ces
choses ? Et pourquoi y aurait-il des choses intermédiaires entre les choses
sensibles et les idées? De plus , les unités qui
entrent dans une dualité, viennent chacune d'une certaine dyade antérieure; or,
cela est impossible. Et aussi, pourquoi le nombre composé serait-il un? Outre
ce que nous venons de dire, si les unités sont différentes, il fallait
s'expliquer comme ceux qui admettent quatre ou deux éléments : ceux-ci en effet
ne donnent pas comme élément fondamental des choses, ce qu'elles ont de commun,
par exemple le corps; mais ils disent que c'est le feu et la terre, que le
corps soit ou non quelque chose de commun entre ces éléments : mais ici , on
pose pour principe l'unité, comme si c'était quelque chose d'homogène, à la
manière du feu ou de l'eau ; s'il en était ainsi, les nombres ne seront pas des
êtres; mais il est clair que, s'il y a une unité existante en soi, et que cette
unité soit principe, il faut prendre le mot unité dans plusieurs sens; autrement,
cela serait impossible.
Dans
le but de ramener les choses aux principes de cette théorie, on compose les
longueurs du long et du court, c'est-à-dire. d'une
certaine espèce de grand et de petit, la surface du large et de l'étroit, le corps
du profond et de son contraire. Or, comment le plan pourra-t-il contenir la
ligne, ou le solide la ligne et le plan? car le large
et l'étroit sont une espèce différente du profond et de son contraire. De même
donc que le nombre ne se trouve pas dans ces choses, parce que ses principes , le plus ou le moins, sont distincts de ceux que
nous venons de nommer, il est clair que de ces diverses espèces, celles qui
sont supérieures, ne pourront se trouver dans les inférieures. Et il ne faut
pas dire que le profond soit une espèce du large; car alors, le corps serait
une sorte de plan. Et les points, d'où viendront-ils ? Platon combattait
l'existence du point, comme étant une pure conception géométrique; d'autre
part, il l'appelait le principe de la ligne, il en a fait souvent des lignes
indivisibles. Pourtant , il faut que ces lignes aient
une limite ; de sorte que par la même raison que la ligne existe, le point
existe aussi.
Enfin , quand il appartient à la philosophie de
rechercher la cause des phénomènes, c'est cela même que l'on néglige : car on
ne dit rien de la cause qui est le principe du changement; et on s'imagine
expliquer l'essence des choses sensibles, en posant d'autres essences; mais
comment celles-ci sont-elles les essences de celles-là ? c'est
sur quoi on ne se paie que de mots, car participer, comme nous l'avons déjà
dit, ne signifie rien. Et ce principe que nous regardons comme la fin des
sciences , en vue duquel agit toute intelligence et tout être; ce principe que
nous avons rangé parmi les principes premiers , les idées ne l'atteignent
nullement : mais de nos jours les mathématiques sont. devenues
la philosophie toute entière, quoiqu'on dise qu'il ne faut les cultiver qu'en
vue des autres choses. De plus, cette dyade , dont ils
font la matière des choses , on pourrait bien la regarder comme une matière
purement mathématique , comme un attribut et une différence de ce qui est et de
la matière, plutôt que comme la matière même : c'est comme ce que les
physiciens appellent le rare et le dense, ne désignant par là que les
différences premières du sujet; car tout cela n'est autre chose qu'une sorte de
plus et de moins. Quant à ce qui est du mouvement, si le grand et le petit
renferment le mouvement, il est clair que les idées seront en mouvement :
sinon, d'où est-il venu? c'en est assez pour supprimer
d'un seul coup toute étude de la nature. Il eût paru facile à cette doctrine de
démontrer que tout est un; mais elle n'y parvient pas ,
car, des raisons qu'on expose, il ne résulte pas que toutes choses soient
l'unité, mais seulement qu'il y a une certaine unité existante , et il reste à
accorder qu'elle soit tout : or cela , on ne le peut , qu'en accordant
l'existence du genre universel, ce qui est impossible pour certaines choses.
Pour les choses qui viennent après les nombres, à savoir, les longueurs, les
surfaces et les solides, on n'en rend pas raison, on n'explique ni comment
elles sont et deviennent, ni si elles ont quelque vertu. Il est impossible que
ce soient des idées; car ce ne sont pas des nombres, ni des choses intermédiaires , car ces dernières sont les choses
mathématiques , ni enfin des choses périssables ; mais il est évident qu'elle
constituent une quatrième classe d'êtres.
Enfin, rechercher les éléments des êtres sans les distinguer, lorsque leurs
dénominations les distinguent de tant de manières, c'est se mettre dans
l'impossibilité de les trouver, surtout si on pose la question de cette manière
: Quels sont les éléments des êtres? car de quels
éléments viennent l'action ou la passion ou la direction rectiligne, c'est ce
qu'on ne peut certainement pas saisir; on ne le peut que pour les substances;
de sorte que rechercher les éléments de tous les êtres ou s'imaginer qu'on les
connaît, est une chimère. Et puis, comment pourra-t-on apprendre quels sont les
éléments de toutes choses? Évidemment, il est impossible alors qu'on possède
aucune connaissance préalable; car quand on apprend la géométrie
, on a des connaissances préalables, sans qu'on sache d'avance rien de
ce que renferme la géométrie et de ce qu'il s'agit d'apprendre; et il en est
ainsi de tout le reste; si donc il y a une science de toutes choses, comme
quelques-uns le prétendent, il n'y a plus de connaissance préalable. Cependant,
toute science, aussi bien celle qui procède par démonstration que celle qui ni
procède par définitions, ne s'acquiert qu'à l'aide de connaissances préalables,
totales ou particulières; car toute définition suppose des données connues
d'avance; et il en est de même de la science par induction. D'ailleurs, si la
science dont nous parlons était innée en nous, il serait étonnant que nous
possédassions, sans le savoir, la plus puissante des sciences. Et puis, comment
connaîtra-t-on les éléments de toutes choses et comment arrivera-t-on à une
certitude démonstrative ? Car cela est sujet à difficulté; et on pourrait
douter sur ce point comme on doute au sujet de certaines syllabes : les uns
disent en effet que la syllabe DSA est composée des trois lettres D, S, A (54);
les autres prétendent que c'est un autre son, différent de tous ceux que nous
connaissons. Enfin, les choses qui tombent sous la sensation, comment celui qui
est dépourvu de la faculté de sentir, pourra-t-il les connaître? Pourtant , il le faudrait si les idées sont les éléments
dont se composent toutes choses, comme des sons composés viennent tous des sons
élémentaires.
Ainsi
donc, il résulte clairement de tout ce que nous avons dit jusqu'ici, que les
recherches de tous les philosophes se rapportent aux quatre principes
déterminés par nous dans la Physique, et qu'en dehors de ceux-là il n'y en a
pas d'autre; mais ces recherches ont été faites sans précision; et si, en un
sens, on a parlé avant nous de tous les principes, on peut dire en un autre
qu'il n'en a pas été parlé: car la philosophie primitive, jeune et faible
encore, semble bégayer sur toutes choses. Par exemple, lorsque Empédocle dit
que ce qui fait l'os c'est la proportion, il désigne par là la forme et
l'essence de la chose ; mais il faut aussi que ce principe rende raison de la
chair et de toutes les autres choses, ou de rien; c'est donc par la proportion
que la chair et l'os et toutes les autres choses existeront, et non pas par la
matière, laquelle est selon lui feu, terre et eau. Qu'un autre eût dit cela,
Empédocle en serait nécessairement convenu; mais il ne s'est pas expliqué
clairement.
L'insuffisance des recherches de nos devanciers a été assez montrée. Maintenant , reprenons les difficultés qui peuvent s'élever
sur le sujet, lui-même ; leur solution nous conduira peut-être à celle des
difficultés qui se présenteront ensuite. »