HomŽlie pour le 16e dimanche du temps ordinaire, le 22 juillet 2007. Couvent des dominicains de Nice.

Qui avons-nous ˆ prendre pour modle ? Marthe ou Marie ? Celle qui travaille et sert ˆ table ou celle qui se tient assise ˆ Žcouter aux pieds de JŽsus ? Certains commentateurs de lՃcriture ont vu en Marthe le symbole de la vie active tandis que Marie reprŽsenterait la vie contemplative. Des comparaisons ont ŽtŽ Žtablies entre ces deux types dÕexistence. La vie contemplative est-elle supŽrieure ˆ la vie active ?

Il me semble que nous avons ˆ bien Žcouter ce que lՎvangile de saint Luc nous dit aujourdÕhui car nous risquons dÕimaginer des choses qui ne sont pas dans le texte. Tout dÕabord JŽsus ne critique pas le fait de travailler. Dimanche dernier la parabole du bon Samaritain mettait en valeur le faire par rapport au culte. Le Samaritain a pris en charge lÕhomme blessŽ alors que le prtre et le lŽvite ont changŽ de trottoir pour aller prier dans le temple en Žtat de puretŽ sans tre contaminŽs par le contact dÕun malade. Ē Ce nÕest pas celui qui dit : Seigneur, Seigneur, qui entrera dans le Royaume des cieux, dit JŽsus, mais celui qui accomplit la volontŽ du Pre. Č Et la volontŽ de Dieu est que nous nous aimions les uns les autres comme JŽsus nous a aimŽs, en actes et en vŽritŽ. LÕamour se manifeste dans les actes. Les actes prouvent ou dŽsapprouvent les paroles dÕamour.

En revanche, JŽsus reproche ˆ Marthe deux choses : son agitation et son jugement nŽgatif sur sa sĻur Marie. Marthe, Marie et Lazare sont des amis personnels de JŽsus qui aime se reposer chez eux ˆ BŽthanie prs de JŽrusalem. Lors de la mort de Lazare, JŽsus pleure tant il lÕaimait. JŽsus apprŽcie Marthe, Marie et Lazare sans prŽfŽrence pour lÕun ou pour lÕautre. Le Seigneur aime chacun pleinement et dÕune manire unique et personnelle. Il ne crŽe pas de jaloux. Mais Marthe se surinvestit fŽbrile dans la cuisine au risque dÕoublier lÕessentiel : la rencontre avec JŽsus. Marthe reproche ˆ sa sĻur de ne pas lÕaider et de rester assise ˆ Žcouter. Ceux qui prŽparent le repas quand il y a des invitŽs de marque connaissent la frustration de ne pas suivre les conversations. Marthe sÕagite ˆ droite et ˆ gauche. DispersŽe elle nÕest plus ˆ lՎcoute de JŽsus. Par ailleurs, Marthe critique sa sĻur. Ceux qui travaillent risquent de se considŽrer meilleurs que les autres dont ils mŽprisent la paresse : Ē Seigneur, cela ne te fait rien ? Ma sĻur me laisse seule ˆ faire le service. Dis-lui donc de mÕaider. Č Marthe sՎnerve et le ton monte. Elle estime sa situation injuste. Elle se compare ˆ sa sĻur. Marthe juge et condamne le comportement de Marie qui boit les paroles de JŽsus.

JŽsus rŽpond ˆ la demande de Marthe : Ē Marthe, Marthe, tu tÕinquites et tu tÕagites pour beaucoup de choses. Une seule est nŽcessaire. Marie a choisi la meilleure part : elle ne lui sera pas enlevŽe. Č Marthe va dans tous les sens, dans le multiple. Marie Žcoute JŽsus de tout son cĻur, unifiŽe. Quand on prend un repas avec des amis lÕessentiel ne se trouve pas dans les assiettes mais dans le cĻur. Ce sont les dialogues profonds et aimants qui rassasient la soif et la faim. La qualitŽ du repas est lˆ comme une signature dÕattachement personnel. LÕhomme ne vit pas seulement de pain et de fromage mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu et de la bouche de ses amis. Un proverbe dit que nous ne vivons pas pour manger mais que nous mangeons pour vivre. Ė regarder de prs nous pouvons aussi affirmer que nous vivons pour manger car cÕest au cours des repas que les amis rŽvlent leurs pensŽes et leurs sentiments. Dans lՃvangile, JŽsus rŽvle souvent le mystre de Dieu au cours des repas : les noces de Cana, la Cne, le d”ner avec les disciples dÕEmmaŸs, le poisson partagŽ avec les ap™tres sur les rives du lac de GalilŽe lors de sa rŽsurrection.

Marie se nourrit de la parole de JŽsus. Elle Žcoute son ami et son Ma”tre parler du projet dÕamour de Dieu le Pre pour lÕhumanitŽ. CÕest divin ! Plaisir suprme de conna”tre le mystre de Dieu ; joie sublime de se savoir habitŽe par un amour plus fort que la mort ; Žcoute qui fait jaillir la foi ; foi qui ouvre le cĻur de Marie au don du Saint-Esprit ; Esprit Saint qui illumine lՉme et la plonge dŽjˆ dans lՎternitŽ : paix stable et grandissante qui la rend rayonnante dÕun Žclat descendu du Ciel. Marie fait lÕexpŽrience de Dieu aux pieds de JŽsus. Le temps ne passe pas. Comme lÕamour qui ne passera jamais, la Parole de JŽsus enracine les secondes et les minutes de nos montres dans lÕinstant prŽsent de Dieu. Ē Gožtez et voyez comme le Seigneur est bon Č, prie le Psalmiste. Marie savoure la prŽsence de JŽsus. Sagesse, sapere, savourer, gožter, conna”tre par expŽrience. Nous arrivons au coeur de ce passage de lՎvangile. Marthe et Marie sont appelŽes toutes les deux ˆ devenir disciples de JŽsus par lՎcoute de la Parole de Dieu. Nous avons ŽtŽ crŽŽs pour Žcouter la rŽvŽlation de lÕAmour de Dieu tenue cachŽe depuis le commencement du monde et manifestŽe en chair et en os par JŽsus de Nazareth. La rŽponse ˆ nos questions sur Marthe et Marie se trouve ici. Il sÕagit devenir disciples du Seigneur.

Se mettre ˆ lՎcoute de JŽsus est difficile. Car lՎcoute comporte lÕobŽissance. En grec obŽir Š oupakouo Š veut dire Žcouter de bas en haut comme Marie aux pieds du Seigneur. Il peut y avoir un grand orgueil et un refus de lÕaltŽritŽ divine dans le fait de se replier sur lÕaction, sur ce que lÕon conna”t et que lÕon ma”trise, le quotidien qui est lˆ sous la main. JŽsus Žlve ici notre cĻur vers Dieu. Appel ˆ sortir de nous-mmes, de nos pensŽes et de nos sŽcuritŽs, arrachement, exode, pour recevoir une Terre promise, un enseignement nouveau, une vie nouvelle, Ē une pierre blanche, un caillou portant gravŽ un nom nouveau que nul ne conna”t, hormis celui qui le reoit Č (Apocalypse, 2, 17).

Pourquoi couper le monde en deux parties ? DÕun c™tŽ ceux qui se dŽvouent pour les autres, de lÕautre ceux qui prient ? Le laboratoire et lÕoratoire ? Le marchŽ et lՎglise ? Pourquoi comparer pour les opposer les diffŽrentes missions et facettes de lÕexistence ? Tous les hommes sont appelŽs ˆ la perfection. LÕappel ˆ la saintetŽ est universel. JŽsus nous enseigne que le chemin de la perfection et de la saintetŽ passe par lՎcoute de la Parole de Dieu qui aboutit ˆ lÕaction en synergie avec le Saint-Esprit.

Pour bien comprendre la beautŽ de la vie spirituelle de Marthe et de Marie, nous avons ˆ regarder lՃvangile selon saint Jean qui au chapitre XI Š la rŽsurrection de Lazare Š met en lumire la foi de Marthe, citŽe en premier. CÕest Marthe qui va ˆ la rencontre de JŽsus alors que Marie reste assise ˆ la maison de BŽthanie : Ē Seigneur, si tu avais ŽtŽ ici, mon frre ne serait pas mort. Mais maintenant encore, je sais que tout ce que tu demanderas ˆ Dieu, Dieu te lÕaccordera. Č CÕest ˆ Marthe que JŽsus dŽclare : Ē Moi, je suis la rŽsurrection. Č Saint Thomas dÕAquin dans son commentaire ˆ lՃvangile de saint Jean dit que la confession de Marthe est parfaite : Ē Oui, Seigneur, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde. Č

Ma”tre Eckhart, le grand mystique rhŽnan, dŽcrit Marthe comme Žtant meilleure thŽologienne que sa sĻur Marie. Ė la suite de saint Thomas dÕAquin, pour qui la vie apostolique est essentiellement une vie contemplative ˆ laquelle sÕajoute la communication aux autres de ce qui est contemplŽ, ma”tre Eckhart voit en Marthe la preuve que la vie active est supŽrieure ˆ la vie purement contemplative.

Marthe est ŽclairŽe de la lumire de la charitŽ qui donne le discernement. Marie est comblŽe de la gr‰ce de la Parole de Dieu. Puisse ce temps dՎtŽ faciliter lՎcoute de la Parole de Dieu et la lecture priante de la Bible, la lectio divina. Que nos vacances soient aussi un vacare Deo , Ē vaquer aux choses de Dieu Č, nous reposer en nous posant sur le Christ, nous rendre disponible et accueillant ˆ sa Parole pour que JŽsus murmure ˆ notre cĻur : Ē Tu tÕinquiŽtais et tu tÕagitais. Une seule chose est nŽcessaire. Tu as choisi la meilleure lumire, le rayonnement de lՉme que personne ne pourra tÕenlever. Č

 

Fr. Manuel Rivero o. p.