« Veillez !»
Homélie pour le 1er Dimanche de l’Avent de l’année B
1/
C’est aujourd’hui le 1er Dimanche où nous célébrons le Verbe
consubstantiel au Père qui va s’incarner, l’Éternel qui doit advenir dans le temps, le Créateur dans
la créature, Dieu dans l’homme, l’Incorruptible dans le corruptible,
l’Infigurable dans la figure, l’Inénarrable dans le discours, l’Inexplicable
dans la parole, l’Incirconscriptible dans le lieu,
l’Invisible dans la vision, l’Impalpable dans le tangible, tout cela par la
simple naissance terrestre du petit enfant de Noël, le Jésus de nos
crèches ! Savons-nous encore en être sidérés, stupéfiés ?
Pour
beaucoup c’est plus prosaïquement le 1er Dimanche de l’Avent de la
nouvelle année B. Avons-nous bien entendu ? Que signifie pour vous l’année
dite B qui va nous poursuivre un an ? Si je suis un pratiquant chrétien disons très intermittent, ou si je suis juif, musulman ou
bouddhiste, je ne peux que m’étonner de ce jargon catholique récent. Qu’est-ce
qu’une année B ? Est-ce de bonne augure ?
Circuler
dans Paris n’est plus une expérience rare, et d’aucuns, après avoir fréquenté
des stations de métro aux beaux noms comme Saint Lazare,
Saint Sulpice, St Michel, Notre-Dame de Lorette, doivent affronter le RER
A, le RER B, le C, le D, le E, et
sans doute j’en oublie avec les numéros subalternes ! Notre B liturgique ne serait-il qu’un B homonyme du RER anonyme ? Année
B, serait-ce encore un B liturgique
savant comme un bêta grec, ou mieux B
comme le Beit
hébreu de Béréchit,
du premier mot de la Genèse, mieux la première lettre du premier livre de la
Bible ? Feu le Pape Jean–Paul II avait proposé au seuil de l’an 2000 trois
années 1997, 98, 99 de préparation au Jubilée (Tertio Millennio Adveniente,
nos 40-50). Il ne les avait pas appelées années A, B ou C. Loin des
technocrates de la liturgie, elles furent dédiées la première au Fils, la
deuxième au Saint-Esprit et la troisième au Père, ou similairement à la Foi, à
l’Espérance et à la Charité, ou encore au renouveau de la pratique du Baptême,
de la Confirmation et de la Pénitence. Pourquoi ne pas reprendre ce cycle si
parlant à notre foi et si utile à notre vie théologale ? Nous pourrions
donc faire de notre année B, une année dédiée au Saint-Esprit, une année où
Dieu nous confirme, nous rend fort dans le témoignage de la foi. Justement
cette année, le Pape Benoît XVI reprend le gouvernail de la barque de
l’Église qui fluctue sur les flots du monde mais ne coule jamais comme le
suggère la devise de la ville tant décriée ces dernières semaines et d’où vient
la vague des troubles civiques : fluctuat nec mergitur (fluctue mais ne coule pas) ! Nous
attendons du Pape une orientation du Saint-Esprit par une nouvelle encyclique,
et nous supplions sans honte le Saint-Esprit « pour notre bien et celui de
toute l’Église », selon la prière sur les offrandes de la Liturgie romaine
(texte original). L’année B devrait donc réveiller notre espérance et stimuler
notre vocation à aimer Dieu et l’Église.
2/
C’est aujourd’hui un commencement ou un recommencement, le premier jour de
l’année liturgique dans notre calendrier grégorien pour le rite latin bien que,
me direz-vous avec raison, nos frères catholiques milanais aient débuté ce
nouvel an liturgique, il y a déjà quinze jours avec le rite ambrosien. Quoi
qu’il en soit des légitimes diversités « qui concourent à l’unité de la
foi » (Irénée de Lyon), il n’est pas vain de nous souhaiter aujourd’hui,
ici, en France une bonne année. Shana tova (bonne année) ! Je le dis à l’instar de nos
frères aînés les Juifs comme en Erets Israël d’où
je viens après un beau pèlerinage aux Lieux saints, la Terre que Jésus a
foulée, où les nouvels ans ne laissent pas de se multiplier.
Le second mot tov
dans sahana tova (bonne
année) rappelle nettement le premier livre de la Bible : la Génèse, Berechit, le Commencement,
où Dieu fit chaque jour une création bonne, un jour bon, tov.
« Dieu vit que cela était bon (tov) » (cf. Gn 1, 10 ; 1, 12, etc.). Malgré les peines,
sommes-nous encore persuadés que Dieu veut nous faire du bien et que chaque
jour est un jour bon, que chaque année est un temps de bonheur, de bonnes
heures, plutôt que de malheurs, c’est-à-dire de mauvaises heures à passer.
Avons-nous encore l’espérance des enfants qui croient à la bonté du temps qui
s’ouvre devant eux comme à l’infini ? Ou sommes-nous des adultes blasés,
des technocrates du temps, par la constatation que chaque année amène
nécessairement de nouvelles catastrophes planétaires : quelques typhons ou
cyclones, quelque sunami
dramatique, quelque peste ou grippe
aviaire, quelque intifada
ou guerre froide avec l’ombre d’une guerre atomique ou d’attentats meurtriers,
quelque crise politique ou économique qui sépare toujours plus Nord et
Sud ? Croyons-nous encore que Dieu « gouverne le monde », qu’il
a puissance sur le Tout du cosmos (Pantocrator), et que « tout concourt au bien de ceux
qui aiment Dieu » (cf. Rm 8, 28) ? Tout début authentiquement chrétien réclame
cet examen de conscience. Nous ne sommes pas des êtres cycliques, des abonnés
statistiques aux catastrophes, mais des Sauvés par Jésus-Christ. Or Dieu en
Jésus-Christ « fait toutes choses nouvelles » nous dit le livre de
l’attente, l’Apocalypse (cf. Ap 21, 5).
Commençons donc cette année liturgique avec un regard assurément nouveau où
l’on prend notre Dieu tel qu’il s’est vraiment révélé, réellement au sérieux.
Seigneur que veux-tu de moi, que veux-tu de nous ? Ne serait-ce pas que
résonne en nous l’appel de saint Paul : « Priez sans cesse »
(1Th 5, 17), écho de l’invitation du Seigneur lequel déclarait aux
Apôtres « qu’il leur fallait prier sans cesse et ne pas se
décourager » (Lc 18, 1).
3/
Somme toute, ce n’est pas encore la nouvelle année 2006 qui commence, bien que
déjà nos rues aient reçu prématurément les décorations de Noël et les réclames
pour de bonnes fêtes de nouvel an ! Et si nous chrétiens, avant la
dernière semaine qui précède Noël, nous n’achetions rien dans ces boutiques
trop décorées pour les aider à considérer mieux l’Avent qui est celui de tous,
ne serait-ce pas une heureuse idée pour mieux nous manifester aux yeux de tous ?
L’Avent
doit rester un temps d’attente pour Celui qui doit advenir de manière
certaine : le mot d’ordre de l’Évangile de saint Marc est répété trois
fois en ce Dimanche, et c’est une injonction : « Veillez !» (Mc 13, 33 ; 13, 35 ; 13, 37). « Prenez
garde !» (Mc 13, 33). On veille le soir, on
veille la nuit. Il faut que l’obscurité se fasse pour veiller sinon il s’agit
seulement de rester éveillé le jour ce qui, sauf cas particulier, ne demande
pas un effort extraordinaire ou surhumain. Un grand converti du siècle passé,
John Henry Newman, anglican devenu cardinal de l’Église catholique, proposait
cette observation qui m’a toujours bouleversé : « Nous devons non
seulement croire mais veiller ; non seulement aimer, mais veiller ;
non seulement obéir mais veiller. Quels qu’ils soient les vrais chrétiens
veillent ; et les chrétiens peu solides ne veillent pas.» Si cette
interpellation nous touche, comment, frères et sœurs, veiller sans
jeûner ? Ne faudrait-il pas se priver d’images vides et répétitives qui
inondent les petits écrans, s’éloigner des bruits des radios ou d’autres médias
qui pénètrent nos esprits jusqu’à l’épuisement mental, prendre du recul par
rapport à une incessante proposition publicitaire de perversion des sens qui
obsède l’esprit et la sensualité ?
Navrée
une grande figure des vieilles Églises orientales, le Patriarche des Coptes, Shenouda III, Pape de la majorité des chrétiens d’Égypte,
avouait un jour à un cardinal président du
Secrétariat pour l’Unité des Chrétiens (Willebrands)
après la signature d’un agrément théologique entre Paul VI et
lui-même : « Oui, j’ai compris que notre foi en Jésus-Christ, vrai
Dieu et vrai homme, est identique. Mais j’ai découvert que l’Église de Rome
avait aboli le jeûne, et, sans jeûne, il n’y a pas d’Église.» (cf. Joseph Ratzinger, Le Ressuscité, Paris, DDB,
32005, p. 17). Cet appel à nous imposer librement des
privations pour le temps de l’Avent n’est pas là pour nous culpabiliser si
notre santé vacille déjà de par l’âge ou à cause de la maladie, mais il s’offre
à chacun comme une proposition en creux pour mieux attendre Celui qui se
présente comme Celui qui vient « pour vaincre et vaincre encore » (Ap 6, 2), pour corriger amoureusement chacun de
nous et notre monde. Car Il est victorieux, l’Agneau immolé de nos Eucharisties,
le Seigneur Ressuscité, le Victorieux de toutes les forces du mal quelle
qu’elles soient : sociales ou politiques, c’est un combat qui commence en
chacun de nos cœurs, là où Jésus repousse par l’envoi de son Esprit, les
ténèbres de la mort et de l’égoïsme. Avec la Vierge Marie, gardons la tenue de
service et veillons pour attendre le divin Maître (cf. Lc
12, 37). Amen.